Agression de Gafsa (S. Belhassen et H. Boularès : décembre 1977)

Comment a été organisé le coup de Gafsa

Souhayr Belhassen et Habib Boularès

L’affaire commence en fait en décembre 1977 Ezzedine Chérif né en 1929 à Gafsa instituteur jusqu’en 1962, condamné à dix ans de travaux forcés pour avoir participé au complot  avorté qui devait renverser Bourguiba ,libéré en 1972, réfugié en Libye en 1975, pris en charge d’abord par BAL libyen sous le non de HADJ NACER , était depuis mars 1976 convoyeur des caravanes de ravitaillement du Polisario qui partent d’Aziza au sud de Tripoli jusqu’à Ouargla en Algérie où elles sont livrées aux Sahraoui qui les conduisent à Tindouf.

Du côté libyan c’est Béchir Chaâroun secrétaire général du BAL qui supervise personnellement l’opération jusqu’à Ghadamès. Du côté algérien, c’est le capitaine Chekib de la SM qui prend le relais. D’un bout à l’autre. Ezzedine Chérif assure la continuité Métier dur où il a failli perdre la vue. Mais il n’avait pas le choix. Après avoir essuyé un refus  libyen de le laisser reprendre sa tâche d’enseignant, il était parti en Algérie en décembre 1975. Accueilli par le capitaine Abderrazak de la SM celui-ci ne lui avait pas laissé d’autre choix que de travailler pour le Polisario. C’est à partir de ce moment que Chérif était entré en contact avec le capitaine Chekib responsable algérien pour le ravitaillement du Polisario.

On peut jusqu’à ce stade comprendre le raisonnement du BAL et de la SM algérienne. Voici un homme de quarante-sept ans qui en a passé dix dans les geôles tunisiennes et qui a un motif sérieux d’en vouloir au régime tunisien. Pourquoi le laisser travailler comme simple instituteur alors que psychologiquement il est prêt à devenir un opposant actif ? il suffisait pour cela de le préparer politiquement et c’est Chekib qui va s’y employer à partir de mars 1977, lorsque Chérif subit une opération de l’œil et ne peut plus reprendre son travail de convoyeur saharien.

Pour le faire définitivement basculer du côté de l’action directe contre le régime tunisien, une rencontre est organisée entre lui et Hoffman en décembre 1977. Dès cet instant , Chérif probablement flatté accepte et l’opération de Gafsa commence. Pris dans le feu de l’action il ne se rend même pas compte que après la mort de Boumedienne (27 décembre 1978), Hoffman n’est plus «dans le coup ». L’aurait-il su qu’il aurait compris que le gouvernement de Chedli avait amorcé un rapprochement avec la Tunisie. Mais l’opération était engagée depuis déjà un an.

Après un séjour à Tripoli et des discussions au siège du BAL avec Béchir Chaâroun qui accepte de fournir les armes, Ezzedine Chérif retourne en Algérie en mars 1978. Le capitaine Chekik lui a préparé les contacts nécessaires pour l’introduction de ces armes en Tunisie. La chaine passe par un membre de la SM à Constantine surnommé «El Haouem » ; un employé de la mine de Djebel Onk Ali Maizia qui habite à Bir el-Ater à la frontière algério-tunisienne ; un agriculteur de Bir el Ater, Younes Brahima ; un passeur algérien surnommé Hdhiba correspondant d’un passeur tunisien Mohamed Salah Merzouk habitant de l’autre côté de la frontière à Skhirat gouvernorat de Kasserine.

La chaine est en quelque sorte immédiatement «testée » : Ezzedine Chérif alias Hadj Nasr entrée clandestinement en Tunisie en mars 1978. Il se rend à Gafsa prend contact avec Cheikh Larbi un ancien compagnon de cellule. Celui-ci âgé et malade ne peut que lui servir de contact : il lui présente donc Touhami Krimi qui se déclare prêt à recruter des hommes pour «une révolution armée ».

De retour en Algérie Chérif réclame de l’argent au capitaine Chekib qui fournit 120 000 dollars, changés en dinars tunisiens par les soins du colonel Abdeljelil de l’intendance de la présidence algérienne. Épisode pour le moins curieux : l’argent étant censé provenir des caisses algériennes pourquoi Chekib le donne-t-il d’abord en dollars avant  d’accompagner lui-même Ezzedine Chérif et un journaliste tunisien réfugié  en Algérie Salaheddine Gram pour changer cette somme en dinars tunisiens ? voulait-t-il induire en erreur la présidence algérienne en faisant croire que l’argent appartenait aux deux Tunisiens ? Voulait-il montrer à ceux-ci que ladite présidence s’occupait directement de leur projet ?  Mystère !

Quelques jours après l’argent «changé sur la place de Marseille » est repris (en dinars) par Gram et donné à Chérif qui repartpar le même chemin pour la Tunisie. Désormais les relais sont assurés : Marzouki, le passeur tunisien 29 ans petit vif très brun sec comme un pruneau malin comme un renard se révèle aussi cupide qu’il est risque-tout. Il comprend l’ampleur d’une opération juteuse et introduit dans le circuit pour le suppléer en cas de besoin un de ses voisins, contrebandier comme lui : Ammar Mliki, 35 ans grand fort possédant des lopins de terre à Skhirat possède une voiture Peugeot 404 et a un chauffeur Mohamed Tahar qui participe à son tour à l’opération Krimi ….. de relais à Gafsa même et une partie de l’argent est cachée chez lui (mais il meurt de mort naturelle quelque temps après) Merzouki présente également un montagnard de la région de Gafsa Brahim Azouz qui promet de recruter les combattants et reçoit des sommes d’argent pour se livrer aux travaux d’approche des futurs guérileros — «qui sont des chômeurs » dit-il à Chérif.

Bref, en avril 1978, tout paraissait en place pour mener tambour battant une «révolution populaire » : les armes promises par le BAL  l’argent fourni par Chekib, les passeurs mis à l’épreuve et deux recruteurs d’hommes, l’un à Gafsa, l’autre dans la campagne environnante.

Mais le BAL avait aussi sa filière pour introduire des armes directement en Tunisie à partir du territoire libyen. Il l’estime d’ailleurs plus sûre, la filière tunisienne devant simplement prendre livraison des caisses de matériel dans le sud-est pour les acheminer vers Gafsa. Huit caisses sont introduites en mai 1978 après des péripéties rocambolesques, mais seront découvertes par les Tunisiens en juillet à cause d’un différend entre deux clans de contrebandiers. Dès lors, on renonce à la filière libyenne pour n’utiliser que le chemin algéro-tunisien déjà emprunté à trois reprises par Ezzedine Chérif. Encore faut-il que les armes arrivent de Tripoli à Bir el-After en Algérie. Et c’est pour cela que la «piste Kaddafi » qui ravitaille le Polisario va être utilisée. Mais il faut la bénédiction algérienne.

Second épisode trouble du côté algérien : le capitaine Chekib donne son accord pour l’utilisation de cette voie mais présente à Chérif deux contrebandiers algériens de Ouargla qui doivent créer la «bretelle » tunisienne à partir de la «piste Kaddafi ». Pourquoi si ses chefs étaient d’accord, un capitaine de la SM a-t-il recours à des contrebandiers au lieu de mener l’opération avec ses propres collaborateurs ? Pourquoi, s’il n’était pas suffisamment couvert accepte-t-il d’ouvrir le chemin en personne grâce à son laissez-passer ? Du côté libyen, en tout cas, les faits sont parfaitement clairs : non seulement Béchir Chaâroun, du BAL fournit les armes, mais il les accompagne jusqu’à la frontière.

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