Audition Thalbi au Tribunal militaire

29 Juin 1938

Audition Thaalbi

Procès-verbal

République Française

Tribunal militaire permanent de Tunis Seant à Tunis

L’an mil neuf cent trente huit le vingt neuf Juin à quinze heures.

Devants nous, de Guérin de Cayla, Juge d’instruction militaire près le tribunal militaire de Tunis, assisté de martin, adjudant commis Greffier dudit tribunal militaire, et de l’interprète commandant mansour du corps des interprètes militaires, en notre cabinet sis à Tunis est comparu en vertu de notre cédule du 27 Juin 1938, le témoin ci-après nommé lequel hors de la présence du prévenu et des autres témoins après avoir représenté la citation à lui donnée, avoir prêté serment de dire toute la vérité, rien que la vérité, et interrogé par nous sur ses noms, prénoms âge, état, profession et demeure, s’il est domestique, parent ou allié des parties, à quel degré.

A répondu se nommé Abdelaziz Ben Ibrahim Thaalbi, 62 ans propriétaire, demeurant à Tunis, rue Ben Chouk Esseghir, n’être ni domestique, ni parent, ni allié des inculpés.

D. Nous nous donnons connaissance d’un article paru dans le journal « Ennada » du 17 Juin 1938 lequel reproduit le texte d’une lettre adressée par vous à un de vos amis du caire.

R. Je me souviens parfaitement de cette lettre. Le témoin prend connaissance de l’article.

D. Voulez vous nous expliquer quel a été votre rôle en Tunisie depuis votre débarquement du 8 Juillet 1937 jusqu’à la période actuelle.

R. J’ai quitté volontairement la Tunisie en 1923 parce que je n’y étais pas à mon aise. Je ne suis rentré qu’en Juillet 1937. Ayant appris qu’une scission s’était créée dans le soin du destour, scission qui en menaçait l’existence, j’ai décidé de rentrer sur l’instance d’amis qui m’écrivaient en Birmanie et jusqu’aux philippines où j’étais en voyage et, d’autre part M. GAILLARD, Ministre de France en Egypte insistait pour ma rentrée.

De Bombay j’écrivis que je ne voulais pas rentrer dans un pays en proie à la scission. Nous étions en 1934. C’est alors qu’arrivé au Caire j’appris que contrairement aux assertions précédentes le gouvernement français ne voulait pas autoriser ma rentrée. Je suis resté au Caire jusqu’au jour où j’ai été avisé que ma rentrée à Tunis ne présentait plus d’obstacle, c’était en Juin 1937.

A Marseille, j’ai trouvé mon fils et Salah Ben Youssef qui s’est présenté. Je n’ai pas aperçu d’autres personnes de ma connaissance. A mon arrivée à Tunis, grande réception qui me permit déjà de constater combien profonde était la scission entre les deux fractions, car les vieux destouriens ne purent approcher du bateau en raison de la présence des scouts. Je suis allé chez moi où j’ai reçu de vieux destouriens puis ensuite, j’ai visité le local du parti, car je n’ai pas accepté d’aller au local dès ma descente du bateau.

J’ai voulu faire disparaître cette scission en recommandant à chaque parti d’essayer de se mettre d’accord sur les questions générales.

Malheureusement le bureau politique du Néo-Destour en visageait l’exclusion de : Ali Bou Hageb, Moncef Mestiri, Mohedine El Klibi, Chadli Kalladi, sous prétexte qu’ils étaient les créatures de peyrouton.

Les « Vieux destouriens » n’exigeaient rien en échange et les quatre ci-dessus étaient disposés à s’en aller s’il était nécessaire, mais je n’ai pas accepté ce sacrifice volontaire. J’estimais plus particulièrement ces chefs du vieux destour, gens pendérés, alors que les chefs du néo-destour me donnaient l’impression d’être étourdis et de manquer de mesure. Ces derniers m’ayant déclaré qu’ils avaient le peuple pour eux m’offrirent de faire une tournée en leur compagnie. J’acceptais à condition qu’il y aurait également les membres du vieux destour. Le jour du départ pour Sousse ces derniers étaient exacts mais j’attendis en vain les « jeunes néo-destouriens » que je devais retrouver à Sousse où Habib Bourguiba avait déjà rassemblé la foule qui assaillit mon automobile par sentiment d’hostilité. Le soir même alors que je me restaurais chez un ami à Sousse j’étais assaillie, lapidé, j’ai failli recevoir une pierre sur le crâne, mais je m’opposais à ce que mes amis aillent chercher la police car j’estimais qu’il m’agissait là de luttes intestines.

S.I. J’avais déjà été, à M’saken, avant Sousse, l’objet de manifestations hostiles.

S.I. J’ai continué de Sousse au Souassis où j’ai également trouvé des auto-cars remplis de Monastirens, mais qui ont pris la fuite devant  l’attitude ferme des gens de Souassi. Sur ces entrefaites j’ai décidé de rentrer à Tunis. C’était vers Septembre 1937, mon point de vue indiquant ce que je reprochais à chaque parti et laissant le peuple duger.

Nous remarquons que le numéro de ce journal qui nous communiqué le témoin porte en première page les caricatures de Habib Bourguiba et de Materi les mains dégoutantes de sang. La légende porte « la vérité nue ».

Les évènements de mateur sont antérieurs à cet article et la caricature les explique.

A Mateur j’avais été invité par la cellule filiale du « vieux destour » à faire une conférence. Les dirigeants du Néo-destour l’ont au et Habib Bougatfa ainsi que Hadi Nouira ont mobilisé environ 400 ouvriers du pert de Bizerte, de Béjà et de Souk el Khémis.  Il sont venus m’attendre au passage d’un pont qui est à un kilomètre en avant de la ville avec pour mission de renverser la voitrue et de me poursuivre et de me tuer à coups de révolver.

Ils m’attendaient depuis 24 heures. Les ayant aperçus je fis accélérer l’allure de la voitrue et il me fut possible d’arriver avant eux au local de Mateur. Mais ils ne tardèrent pas à me rejoindre et la bagarre commençait entre eu et ceux de Mateur qui me défendaient. Les révolvers entraient en action, en a compté 51 coups de révolvers et un habitant de Mateur de mon parti a été atteint mortellement d’une balle. La force armée intervenant les émeutiers d’enfuirent poursuivis par les gens de Mateur à coups de matraque. J’ai pu tenir ma réunion.

S.I. Le néo-destour faisait courir, parmi les ouvriers et pour les monter contre moi le bruit que je m’étais entendu avec le résident pour la dissolution des syndicats et le bruit que j’avais touché 400000Frs du résident M. Guillon pour lui vendre la Tunisie, plus une mensualité de 10.000Frs et une automobile.

S.I. Les incidents de Mateur ont eu lieu fin septembre.

S.I. Il y a eu également des incidents à Béjà, une semaine après ceux de Mateur. Le néo-destour croyant que je devais me rendre dans ce village avait organisé la même surveillance ce qui amené une collision entre la gendarmerie. Je crois qu’il a eu des blessés.

D. Quelle différence établisses vous entre les théories du néo-destour et celles du vieux-destour.

R. A mon avis les dirigeants du néo-destour dansent sur deux cordes ». Sur l’une ils promettent au peuple Tunisien, leur indépendance en lui disant qu’il ne l’obtiendra que par eux sur l’autre corde ils disent aux français qu’ils sont partisans de la collaboration et de la souveraineté. Ce qui prouve cela, c’est que les deux publications en arabe ne ressemblent pas à leurs publications en Français. D’autre part ils ont une éducation tout superficielle.

S.I. Je suis allé en Mars dernier à Sousse où j’ai pu constater que 80% de la population était en notre faveur, car je lui ai parlé le langage de la raison en leur indiquant que ce n’était pas l’heure de parler d’indépendance.

Notre parti reconnait que le peuple Tunisien est dans un état d’infériorité à tous les points de vue social, économique etc…

Notre but final est bien celui exposé dans la Charte de 1933 mais nous différerons du Néo-destour dans la façon d’envisager les moyens d’action.

Nous faisons appel à la persuasion et à la patience alors que le néo-destour fait appel à la violence.

Notre travail s’envisage par une action auprès des pouvoirs publics français mais en laissant le peuple de côté et en ne lui faisant pas de promesse.

D) D’après vous, tenez vous donc les dirigeants du parti néo-destourien pour responsabilité des émeutes sanglantes au début de 1938, y compris celles du 9 Avril.

R. A mon avis la responsabilité est partagée, moitié par les dirigeants néo-destouriens qui ont commis de véritables enfantillages en excitant le peuple a en juger d’après leur propagande, moitié par l’administration responsable qui aurait dû intervenir plus tôt pour réprimer leurs abus.

S.I. El Materi a démissionné à cause de cette scission de laquelle il est venu souvent se plaindre à moi. S’il ne l’a pas fait plus tôt c’est qu’il était sous l’emprise de Habib Bourguiba, qui l’a d’après le bruit qui en a couru, menacé d’un révolver à l’imprimerie Ennada.

En ce qui concerne l’avant dernier paragraphe de mon article je ne puis pas dire que j’ai entendu donner les ordres pour l’émeute mais je sais, par expérience, que les dirigeants du néo-destour ont des bandes à leur disposition, pour les lancer contre les gens qui les gênent comme cela m’est arrivé àç Mateur, Sousse.

Et la preuve que ces bandes existent et ont agi lors des émeutes c’est que j’ai su, que très peu de temps après la convocation de Belhouane au Palais de Justice le 9 Avril 1938, des individus à leur solde des propagandistes, parcouraient les rues de la ville annonçant l’arrestation de Belhouane et invitant la population à se rassembler devant le Palais de Justice.

Le témoin nous remet le numéro du Journal « Irada » dont il est question dans l’audition.

S.I. Je n’ai rien à ajouter.

Lu persiste et signe avec nous, le greffier et l’interprète.

Signé Martin, Monsour, Taalbi, de Guérin.

 

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