Bourguiba à Mahdia 1958 : l’évacuation

 

Discours de Bourguiba à Mahdia : l’évacuation des troupes françaises
Le 19 juin 1958
Dans l’exaltant concert de la joie nationale soulevée par l’accord franco-tunisien sur l’évacuation des forces françaises et dans l’euphorie des journées historiques au cours desquelles se réunissaient à Tunis les leaders du Maghreb Arabe pour jeter les bases de l’unité, la ville de Mahdia fêtait, le 19 juin 1958, l’inauguration des travaux de constructions de son nouveau port.
Le Président de la République posait la première pierre, en présence de M. Ahmed BALAFREJ, Président du Conseil Marocain, et de M. Farhat ABBES, Membre du F.L.N.. C’était l’affirmation de l’union indéfectible des trois pays nord-africains.
De Mahdia, Le Président de la République Tunisienne prononça ce jour son discours hebdomadaire, commentant pour le peuple la convention d’évacuation, définissant les objectifs de la Conférence de Tanger et les fondements de l’unité du Maghreb Arabe.
Il rappelait en même temps les étapes qui avaient abouti à la victoire de la Tunisie et lançait son avertissement historique touchant la solution du problème algérien.
Je vous ai rendu visite ici à Mahdia il y a huis ans, dans le courant de l’été 1950, exactement. C’était dans les circonstances difficiles. Nous n’avions encore ni gouvernement, ni armée, ni autonomie, ni indépendance.
Pourtant, la population de Mahdia et de ses environs était venue assister en masse à la réunion que j’ai tenue, je crois en ce même endroit d’où je vous parle aujourd’hui.
Nous nous sommes félicités d’une participation aussi importante, y voyant le symbole de l’unité du Peuple et de son regroupement total autour d’un parti organisé et d’hommes qui avaient fait la preuve de leur compétence et de leur persévérance. Si bien que – je me souviens bien – j’ai commencé mon discours en citant le verset du Coran qui proclame l’avènement de la victoire.
Je vous retrouve après huit ans de lutte. La Tunisie connaît aujourd’hui une situation qui justifie encore plus, je pense rappel du même verset. Au long de ces huit années, la victoire ne nous a pas abandonnées : nous sommes un pays indépendant et souverain qui va de succès en succès.
Cette victoire, nous la fêtons en compagnie des dirigeants des pays frères du Maroc et de l’Algérie. C’est donc que nous avons deux fêtes à célébrer en attendant la troisième qui sera, bientôt, celle de l’Aïd El-Kébir.
Depuis la victoire dont je vous ai parlé il y a huit ans, nous avons remporté une série ininterrompue de succès dans les batailles différentes. Il y a eu la bataille qui nous a conquit à reconquérir notre souveraineté.
Il y a une autre bataille qui n’est guère moins importante et qui constitue l’autre volant de la grande bataille de la construction et de l’essor : je veux parler de la bataille économique. Là aussi nous venons de franchir une étape substantielle en posant la première pierre du port de Mahdia qui sera un élément de bien-être et de prospérité pour une région importante de la République Tunisienne.
De même que le succès remportés dans le domaine politique aident à donner les difficultés économiques et nous ouvrant des possibilités et en nous dotant des moyens juridiques et financiers susceptibles de créer les conditions de l’expansion, de même les succès enregistrés dans l’ordre économique sont de nature à renforcer la souveraineté et à lui fournir les garanties de sauvegarde et d’équilibre dont aucun pays ne pourrait se passer.
Il existe une interpénétration entre les différents domaines.
Les succès enregistrés en Tunisie en peuvent manquer, en vérité, de favoriser les victoires du Maroc et de l’Algérie dont ils préparent la voie. Cette solidarité, cette interdépendance étroite contribuent à leur tour à édifier les bases, solides, de l’unité du Grand Maghreb Arabe.
Car l’unité fondée sur la lutte commune pour libérer les différentes parties du Grand Maghreb Arabe, lutte qui s’alimente aux sources des sacrifices consentis en commun pour des causes qui se fondent dans une seule et même grande cause, l’unité réalisé dans ces conditions ne peut être que forte et solide parce qu’elle a ses racines dans le plus profond des cœurs.
Nouas avons conscience, les uns et les autres, que nous ne sommes que l’élément d’un tout. Nous avons lutté, souffert et triomphé ensemble grâce aux efforts des uns et des autres. C’est précisément cela qui demeure.
L’unité de Maghreb a existé à plusieurs reprises et à différentes époques, depuis des siècles. Seulement, elle a été réalisée par la force, par le moyen d’armées qui partaient du Maroc pour arriver à Mahdia ou qui faisaient le chemin inverse.
Né de la conquête et de l’unité imposée, l’Etat ainsi constitué ne tardait pas à donner des signes de faiblesse et d’impuissance. Parce que l’unité ne résultait ni du consentement, ni de l’initiative des individus qui constituent le peuple du Grand Maghreb.
Mais quand ce sont les hommes du peuple eux-mêmes qui édifient les fondements de l’unité, l’œuvre peut être plus longue et s’étendre à plusieurs générations, mais l’édifice n’est pas solide et une nation peut naître avec le temps, et grâce à l’effort commun.
De telle sorte que devant l’ampleur de l’œuvre et la noblesse du but, nous devons savoir faire preuve de mesure et de prudence. Il ne faut rien brusquer, mais se préoccuper de construire du solide. Et un édifice solide ne peut être fondé que sur la volonté du Peuple, qui est celle des hommes qui vivent sur cette importante région du Continent Africain.
Avant de m’adresser, à ce propos, au nouveau Gouvernement français, je voudrais vous parler brièvement de l’étape que nous venons de franchir et des conditions du récent accord sur l’évacuation du territoire tunisien par les troupes françaises.
Cet accord ne stipule pas l’évacuation totale de la totalité du territoire de la République. Il ne sert à rien de dissimuler la vérité. Il n’en constitue pas moins un progrès substantiel.
Toutes les troupes françaises stationnées hors de Bizerte doivent être évacuées en même temps que leurs armes, leur matériel et leur équipement radar dans un délai qui n’excèdera pas le 1er octobre prochain, soit trois mois et demi.
La question est réglée, définitivement.
Pour apprécier l’importance du résultat obtenu, il suffit de se reporter aux controverses sans fin qui, depuis deux ans, opposent les points de vue en présence.
Nous préconisions l’évacuation par région et pour une négociation libre en vue d’un accord éventuel de défense commune, une fois acquise l’évacuation totale.
Le partenaire français s’obstinait à offrir des allègements peu spectaculaires et une négociation préalable de défense commune dans le but évident de perpétuer le statu-quo.
Nous en sommes restés à ce dialogue de sourds, trébuchant sur les attaques et les incidents, jusqu’à Sakiet Sidi-Youssef.
L’Histoire, dans vingt ou cent ans, dira que l’incident de Sakiet a marqué un tournant historique non seulement pour la Tunisie, mais pour l’ensemble du Maghreb Arabe.
Il est certain que le sang des martyrs fauchés par les bombes de l’aviation n’aura pas été répandu en vain. Car ce sont eux qui sont à l’origine de notre victoire d’aujourd’hui, qui sera suivie d’autres victoires au Maroc, en Algérie et dans toute l’Afrique du Nord.
Le ravitaillement, interdit d’abord, a été autorisé par nous pour répondre à l’intervention du Secrétaire Général des Nations Unis, inspirée par des considérations d’humanité.
Un modus vivendi, tacitement admis par tous, impliquait le maintien des troupes immobilisées dans leurs casernes jusqu’à l’évacuation.
Il en a été ainsi pendant quatre mois et demi. Les incidents survenus dans cette période et les risques de guerre qu’ils entraînaient on conduit aux « Bons Offices » anglo-américains. Au terme de laborieux efforts, un compromis a été dégagé ont je vous ai exposé le contenu dans plusieurs de mes discours hebdomadaires.
Accepté par le Gouvernement français, l’accord a soulevé une vague d’hostilité au Parlement où la droite se refusait à entériner ce qu’elle tenait pour un inadmissible abandon.
Le Gouvernement Gaillard renversé, l’accord était remis en cause. Nous avons attendu la formation du Gouvernement suivant pour reprendre les pourparlers. Mais la rébellion éclate entre temps à Alger, soutenue par l’Armée. Le Gouvernement, se sentant en position de faiblesse, ne fait même plus allusion aux « Bons Offices ».
Les Français, qui ne voulaient pas entendre parler les Bons Offices ni d’intervention américaine, parce qu’ils veulent nous maintenir dans le tête-à-tête, ne pouvaient évidement pas reconnaître une valeur quelconque au compromis réalisé sur l’évacuation.
Puis les événements se précipitent en France même. Les éléments réactionnaires d’Algérie, appuyés sur l’armée, ont réussi à imposer leur volonté à la France et à son Parlement pour appeler au pouvoir le Général De Gaulle, considéré comme l’homme fort qui ne peut sacrifier les droits et les prérogatives de la France, lui qui porte le souci de sa grandeur.
C’est alors que l’armée française immobilisée ici est entrée dans une période de dangereuse fermentation. Le Colonel Mollot, à Remada, a pris l’initiative de sorties qui l’ont mené à Oued Dekouk.
Un accrochage s’ensuivit, avec intervention de l’artillerie des deux côtés. Vous en connaissez les péripéties. Le fort de Remada, encerclé par nos forces, allait tomber s’in n’avait reçu un renfort d’aviation venu d’Algérie. Notre position, était forte, puisque nous ne faisions que repousser les tentatives de l’armée française qui avait rompu les accords en vigueur.
Ces tentatives de sorties se sont soldées par des accrochages et une effusion de sang. Le directeur de l’école et sa famille sont parmi les victimes é déplorer. Il est à craindre que l’un des chefs de la Résistance, Mosbah Jarboua, porté disparu depuis, soit aussi du nombre.
Toutes ces victimes iront grossier la liste des martyrs de Sakiet-Sidi-Youssef et de la bataille de l’évacuation. Installé au pouvoir, le Général De Gaulle m’a adressé le message que vous connaissez, proposant une reprise du dialogue. J’y ai souscrit, bien que l’aggravation de la situation nous ait conduits à revenir devant le Conseil de Sécurité.
…Nous pensons donc que, pour ce qui touche la Tunisie, une étape substantielle vient d’être franchie dont nous espérons qu’elle sera suivie, à bref délai, par la seconde étape, sans parler des autres matières du contentieux : des questions économiques, de la banque, etc…
A dater d’aujourd’hui les barrages, qui deviennent sans objet, vont disparaître. Du moment que les troupes françaises acceptent de se retirer dans la paix et selon un calendrier préétabli, nous ne ferons rien pour les gêner.
Au contraire, la courtoisie dont le peuple fera preuve donnera la mesure de sa maturité. Certains postes seront maintenus par des raisons de sécurité et de contrôle. Nous ferons tout pour favoriser les regroupements et l’évacuation. Voilà ce qui a été obtenu.
Vous serez sans doute surpris d’apprendre que la question des antennes techniques de la base de Bizerte a été la plus malaisée à régler, au point qu’elle a occupé les conversations des quatre ou cinq derniers jours. Tout est enfin réglé depuis avant- hier.
Nous devons savoir tirer l’enseignement d’un tel succès. Je m’adresse au peuple tunisien tout entier et en particulier aux populations du Sud qui ont opposé une résistance opiniâtre malgré les privations et les dures conditions de la saison et du climat.
Vous allez voir défiler sous vos yeux des convois impressionnants d’armes et d’équipements, d’artilerie et de blindés, au long de trois mois et demi qui vont suivre. Vous allez pourvoir faire une idée de l’ampleur des moyens de l’occupation française.
Vous verrez ce que recèlent les dépôts souterrains, comme celui le retrait d’une force aussi considérable. Nous y avons réussi avec le courage, mais aussi avec la sagesse, la diplomatie et la persévérance.
Dans un discours prononcé devant l’Assemblée Nationale Constituante, je vous avais prévu – parlant des barrages – contre la vanité. Les barrages, vous disais-je, sont peu de chose en comparaison de la force française qui se trouve dans le pays.
Malgré cela, ils ne sont pas franchis. Parce que, derrière les barrages il y a une Nation, des cerveaux et un Etat qui a son poids. Les barrages se dresseront jusqu’à l’évacuation.
De même, aujourd’hui, vous vous direz que nous n’avons pas obtenu le retrait de forces aussi considérables en leur opposant, dans une confrontation armée, des forces supérieures et victorieuses.
Ces forces se retirent sur l’ordre de leur Gouvernement. Cet ordre est venu lorsque nous avons créé des conditions diplomatiques et politiques telles que l’évacuation est devenue pour la France le moindre mal.
Telle est notre politique, qu’il vous a été donné d’apprécier pendant vingt-cinq ans, et que nous avons pu maintenir grâce à notre cohésion et à notre solidarité. La conquête du droit ne peut résulter de la confrontation de deux forces matérielles.
Ceux qui, s’en tenant à une vue superficielle des choses, le croyaient, se sont trouvés acculés au désespoir et à la capitulation devant l’impérialisme. Nos frères du Sud doivent être mieux en mesure de le comprendre, eux, qui se sont souvent dressés contre le colonialisme français, mais dont les tentatives ont été autant de dures défaites, confirmant en apparence le jugement des pauvres d’esprit et des prophètes du désespoir et de l’abandon.
Les forces françaises qui se retirent aujourd’hui sont beaucoup plus considérables que celles qui tenaient le pays en 1922-23. Notre armement est modeste. Mais il y a cette âme nouvelle qui nous avons forgée, cette cohésion, ces cœurs solides et ces esprits posés qui orientent le cours des choses avec pondération et méthode, mais aussi avec souplesse.
Ce rappel vous sera profitable, sinon pour le présent, du moins pour l’avenir.
Il le sera également à nos frères en Algérie et au Maroc et à tous les peuples qui subissent la contrainte de la force matérielle, qui souffrent d’une disparité entre les moyens du colonisé et ceux du colonisateur.
Qu’ils sachent que le rapport des blindés ne doit pas décider du moment d’engager la bataille.
La lutte est, avant tout, une guerre des nerfs qui tend à impressionner l’esprit de l’adversaire pour l’amener à réfléchir, à retrouver le chemin de la vérité et à se convaincre qu’en accédant à la revendication du droit, il accepte le moindre mal.

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