Discours de Bourguiba à l’assemblée constituante – 25 Juillet 1957

 

 Substituer la République a une monarchie indigne

C’est une grande journée historique que ce jour où les représentants du Peuple se trouvent réunis au sein de l’Assemblée Nationale Constituante, pour décider en toute liberté de la forme future de l’Etat Tunisien ; et définir la base sur laquelle s’exercera le pouvoir du Peuple.

C’est aussi un jour mémorable pour mon humble personne, puisque, en dehors de ma qualité de chef de Gouvernement, je suis appelé à exprimer mon opinion en tant que simple représentant du Peuple, membre de cette Assemblée. Je le ferai sans détour, sans crainte et sans ménagement, mon jugement n’étant guidé que par l’intérêt de la Nation.

Je voudras, au préalable, luire une mise au point sur la nature de ce débat. Les orateurs qui m’ont précédé à cette tribune ont longuement parlé des inconvénients de la monarchie. Pour dissiper toute équivoque qui aurait pu naître- dans certains esprits, e tiens à préciser que nous n’entendons traiter dans cette Assemblée que de la monarchie en Tunisie. Nous n’avons pas à apprécier les régimes qui existent hors de nos frontières.

Notre politique maintes fois définie et proclamée, est fondée sur le respect du choix des autres. Ce qui nous préoccupe exclusivement, c’est le sort de la dynastie qui règne dans notre pays et la forme des institutions que nous sommes en droit de choisir à notre convenance, en tenant compte de notre réalité et des exigences de notre évolution. Préoccupation qui ne saurait altérer notre respect à l’égard des régimes en vigueur dans les pays frères ou amis. Cette mise au point m’amène à aborder le fond du sujet qui nous réunit aujourd’hui. Je voudrais, en outre, élever ce débat à un niveau digne de la Tunisie nouvelle, digne de nos martyrs et de notre combat.

C’est un fait remarquable qui retiendra votre attention comme il retiendra l’attention du monde entier que, pour la première fois dans l’histoire, les représentants d’un peuple se réunissent pour régler, en toute indépendance et dans le cadre de la mission pour laquelle ils ont été élus, le sort d’un monarque qui attend, dans son palais, le verdict de la Nation, conclusion d’un débat qui se poursuit dans le calme et la dignité. Habituellement, la monarchie, quand elle est récusée par les peuples ou les organisations qui en souffrent, est un régime qui finit dans les bouleversements et les révolutions marquées du sceau de la violence et de la force.

Notre Peuple, conscient du fait qu’il est la source même de la souveraineté, a élu ses représentants pour définir la forme de l’Etat, ses prérogatives et ses institutions. La discussion de ces questions a été retardée pour des raisons que j’exposerai. Le moment est venu de tes aborder. Le débat s’ouvre en toute liberté, au vu et au su de tout le monde, et en présence des membres du corps diplomatique et des représentants de la presse.

La Tunisie offre ainsi à ses hôtes un merveilleux spectacle, sans exemple dans l’histoire, et confirme sa réputation de pays novateur, toujours prêt à aller plus loin dans la voie de l’heureuse initiative. Nul doute que lé caractère de ce débat impressionnera profondément tous ceux qui sont venus des pays de l’Est et de l’Ouest pour y assister. La décision à prendre, quelle qu’elle soit, sera appliquée sans réserve et sans délai, parce que nous avons décidé qu’aucune force ne dominera plus la volonté du Peuple, source de tout pouvoir et de toute souveraineté.

Il n’aura pas échappé à nos hôtes que le Peuple est en avance sur l’événement.

La joie éclate partout à l’occasion d’une décision attendue, mais non encore prise. On peut se demandpourquoi cet élan, soudain libéré, était jusqu’ici contenu. J’y vois encore un signe de la maturité de ce Peuplé. C’est le respect qu’il porte à tout ce qui touche l’Etat qui était à l’origine de sa réserve.

Le Peuple sait que le respect est dû à la fonction de chef de l’Etat quelle que puisse être l’indignité de la famille régnante ou du titulaire du trône.

Ce respect s’adresse à l’Etat et non à la personne de celui que les circonstances et le hasard conjugués ont pu placer à sa tête. Nous avons nous-mêmes présenté régulièrement nos hommages au monarque, depuis plus d’un an, ne voyant en lui qu’un symbole, comme le drapeau.

Mais il est évident – et c’est là le véritable objet de ce débat – que pour fonder un Etat sur des bases saines et valables, il faut une harmonie rigoureuse entre les personnes et les symboles.

Aujourd’hui, nous sommes en présence d’un Etat fondé sur la probité, la loyauté, la droiture, affligé d’un symbole imposé par le hasard des circonstances, mais qui n’est ni respecté, ni respectable : un monarque fourbe et dissimulateur. Une telle rupture d’harmonie doit être corrigée. Elle ne peut l’être que par l’abolition de la monarchie et la proclamation de la République; régime nouveau, seul capable de faire de la Tunisie le patrimoine indivis des Tunisiens.

Le Peuple sera alors seul à assumer la responsabilité de son destin. Telle est la vertu du régime républicain.

Les orateurs qui m’ont précédé ont évoque certains méfaits de la monarchie. Évocation pénible de faits non moins pénibles.

Nous voulons que ce débat s’élève au-dessus des règlements de comptes et du scandale. Nous voyons plus haut et plus loin. Il est certain que le comportement de la famille régnante ne manquera pas d’in­fluencer notre jugement sur la monarchie- Car il serait vain de s’égarer dans un débat théorique sur des mérites comparés des différents régimes constitutionnels. Ce serait un exercice d’école sans relation avec nos préoccupations. Nous avons à examiner une réalité tunisienne où les individus tiennent leur place. Nous ne pouvons faire abstraction de leurs faits et gestes.

Il suffit d’interroger l’histoire de la dynastie qui règne en Tunisie depuis des siècles pour constater qu’elle n’a jamais été à la hauteur de la mission normalement dévolue à la monarchie, gardienne du trône.

A l’avènement de Hussein Ben Ali, son fondateur, en 1706, la Tunisie était plongée dans le désordre hérité de la domination turque. Le Protectorat devait la trouver dans un désordre aussi profond. Dès le début, les rivalités de succession déclenchèrent des révoltes sans lendemains et plongèrent le pays dans la guerre es le sang. Les troubles et la subversion chroniques devenaient les caractères permanents du règne, parce que les monarques de l’époque ne voyaient pas dans la monarchie une fonction sociale.

Ils ne l’envisageaient même pas sous F angle d’un paternalisme bienveillant, soucieux des intérêts du Peuple. Bien au contraire, le rôle dévolu au Peuple était de satisfaire les désirs dit monarque, qui revendiquait pour lui seul les richesses, les plaisirs, le prestige et la force. Telle était la conception de la monarchie fondée sur l’asservissement du Peuple par la violence. Vaincu, le peuple se taisait; le Roi se considérait comme le propriétaire d’un bien transmis en héritage aux descendants. De cette conception étriquée et rétrograde de la monarchie, est née une déformation dans l’esprit et les sentiments des princes.

Première conséquence de cette déformation :

Fait pour régner, le prince s’estime dispensé de tout effort pour s’instruire et s’élever. Si bien que l’ignorance est devenue la règle pour ceux qui étaient appelés à assumer les plus hautes responsabilités du pouvoir et la charge des destinées de tout us Peuple.

Là où il fallait la compétence et le savoir, os trouve l’ignorance et la superstition. L’Etat tunisien était fatalement entraîné vers la ruine par une direction incompétence et exclusive qui refusait l’aide déclarée et s’opposait à tout entré de réforme. La situation était sans espoir.

Seconde conséquence de cette mentalité pervertie : cette situation extravagante qui faisait injure au plus simple bon sens a fini par créer en eux un complexe de supériorité. Persuadés qu’ils n’étaient pas de la même essence que ceux qu’ils appelaient les Tunisiens, ils méprisaient le Peuple qui les nourrissait, dilapidaient ses ressources et compromettaient ses chances.

Ainsi s’expliquent les sursauts de révolte qui ont commencé de le secouer bien avant le Protectorat, dès lors qu’il prit conscience que la monarchie le menait droit à l’abîme. Il y eut des révoltes contre les ministres, les mameluks, qui n’était que les créatures des Beys. En fait, le Peuple voulait se libérer du pouvoir personnel et échapper à la décadence vers laquelle il se sentait entrante. Certaines grandes puissances, sans doute poussées par des mobiles inavouables, ont exercé sur certains monarques des pressions qui ont abouti à l’octroi d’un embryon de constitution, le fameux pacte fondamental offert à Napoléon III comme preuve d’amitié et de bon vouloir démocratique. La vérité est que l’intention n’était pas pure, la Constitution devant servir d’alibi et cacher tes abus. Le Conseil consultatif était appelé à entériner des augmentations d’impôts pour couvrir des dépenses toujours croissantes, mais il ne pouvait toucher au principe de ces dépenses, de telle sorte que la prétendue réforme n’a guère tardé à dégénérer en catastrophe. Le noyau démocratique qui en avait été l’initiateur était neutralisé, et, quatre sans plus tard, Sadok Bey abrogeait purement et simplement une Constitution à laquelle la dynastie avait juré fidélité.

La tête était atteinte, la conception même du pouvoir était mauvaise. Le Pays n’était rien d’autre qu’un patrimoine livré à l’exploitation d’une famille on d’un individu. Une évolution inexorable ouvrait la voie à ta colonisation.

Le Protectorat stipulait une alliance du Bey avec la France, qui lui garantissait la sauvegarde de son trône. C’est l’article 3, qui constitue la clause essentielle do traité de Protectorat. Certes ! la dignité du Bey ne sortait pas indemne de l’aventure, dans fa mesure même où il renonçait à une part de sa souveraineté. Mais la dignité passe au second plan. L’essentiel c’est que le trône soit sauvegardé. Le Bey est devenu un instrument de domination légale à fa disposition de ta France. Ses troupes combattent aux côtés des troupes françaises. Tant et si bien qu’on a pu dire en France : «Le protectorat nous a valu l’économie d’une conquête».

Tout le pouvoir de l’Etat, toutes ses structures, étaient mis au service de la colonisation.

Un collègue, tout à t’heure, a parlé de la convention de la Marsa, comme do second acte d’abdication de souveraineté signé par Au Bey. En vérité, c’est te troisième. Le second est une autre convention de la Marsa, moins bien connue, signée par le même Ali Bey, qui dans différents domaines abdiquait explicitement sa souveraineté en faveur de la France; la concession était tellement exagérée, tellement exorbitante, que la France elle-même, craignant des réactions défavorables de l’opinion internationale, a préféré y renoncer pour se satisfaire de la seconde convention de la Marsa.

Aux termes de cette dernière, c’est le Bey qui s’engage à réaliser les réformes suggérées par ta France.

Telle est bien la mentalité de ces pantins chamarrés, traîneurs de sabres.

Toutes les répressions que nous avons subies, toutes nos prisons et nos bagnes, résultent des textes qui portent te sceau des Beys.

Au lendemain de la première guerre mondiale, le Peuple a regroupé ……………………. pouvait plus durer. Oubliant les erreurs passées des beys et leur mépris pour les intérêts de la Nation, la délégation des quarante a cru utile de s’adresser au Bey pour lui demander son appui paternel et lui suggère de résister au moins aux entreprises du colonialisme- Peu après éclataient les événements du 5 Avril 1922.

Si le Bey avait accepté de résister tant soit peu, nous aurions gagné trente ans de lutte. C’était l’époque où l’Egypte avait ouvert la voie. Saad Zaghloul se trouvait à Paris. Le monde résonnait encore de l’écho des principes Wilsoniens. Si le Bey avait résisté aux côtés du Peuple, la France aurait cédé. On avait pu espérer, un moment, que le rapprochement entre le Bey et le Peuple, amorcé, allait se confirmer et se cristalliser dans une orientation commune. L’affaire, née d’un différend entre le Bey et la France avait pris une tournure politique grâce aux efforts de Moncef Bey.. Mais il suffit d’un simulacre de siège du Palais avec une poignée de chasseurs d’Afrique, dépéchés par Lucien Saint, pour que le Bey Naceur s’effondrât.

J’étais encore élève au Lycée Canot et ne pus m’empêcher d’envoyer un télégramme de protestation au Résident Général Lucien Saint qui m’attira bien des ennuis. L’affaire se termina par la suspension de journal «Essaouab» qui n’avait fait que reproduire des déclarations publiées par un journal français.

Ce fut la débandade dans les rangs du mouvement nationaliste suivie d’une cascade de réactions en chaine : procès de M’Hamed Ali naturalisations, intervention des tribunaux français.

Nous étions revenus loin en arrière. Le Bey nous avait acculés à la défaite. Le Peuple était vaincu. C’est pourquoi, lorsque le mouvement reprit, nous étions décidés à ne plus compter sur te Bey, mais sur nos seuls moyens.

Mais lorsque le mouvement est devenu suffisamment fort, nous avons estimé, à un moment donné, que nous avions intérêt à avoir le roi avec nous pour faire perdre à la colonisation un support essentiel du Profecture ……………….

Nous n’avions pas l’intention de lui demander l’impossible. Nous avons pensé qu’il pouvait s’amender et se joindre au Peuple, dans sa lutte. Il aurait pu ainsi rendre des services susceptibles de le réhabiliter et le faire oublier son passé.

Nous savions pourtant qu’au sommet de son échelle des valeurs figurait le trône.

En 1950, j’ai eu un entretien avec un membre de la famille royale, le prince Chadly. Je lui ai dit que je n’ignorais rien de l’histoire de la famille, mais que je voulais-lui parler en tant que dirigeant responsable d’un mouvement qui se préparait à engager une bataille décisive. Nous avions le souci de rapprocher l’heure’ de la libération et de nous retrouver du même côté lorsque la France serait revenue à la raison. Sinon, il partagerait fatalement le sort du régime colonial français. N’était-il pas préférable pour la dynastie, cette fois, de jouer la carte du Peuple, plutôt que celle de la France ?

Tôt ou tard, le Peuple devait triompher. J’ai exprimé ce posât de vue dans la lettre adressée de la Galite au Bey et dont je vous lirai tout à l’heure quelques passages.

Nous avons rencontré auprès d’eux une position faite de souplesse et de duplicité. Pendant, qu’ils nous prodiguaient en apparence des encouragements, ils se fiaient pour l’essentiel, aux conseils de M. MATTEI. Ils prenaient en quelque sorte une contre-assurance. Mais la lutte devenant de plus en plus serrée, la marge de jeu se restreignait à mesure.

Telle était la situation lorsque fut décidée l’application des réformes de Décembre 1952, On a voulu frapper un grand coup pour impressionner l’opinion : meurtre de Farhat Hached, quatre ou cinq exécutions capitales de patriotes. Le climat était créé. C’est alors que je crus de mon devoir d’adresser au Bey un solennel avertissement et de le mettre en garde contre un plan qui voulait faire de la Tuniste un mélange sans nom, une mosaïque d’éléments hétéroetes à l’ombre du drapeau français Je lui écrivis une longue lettre, que je réussis avec beaucoup de peine à lui faire parvenir.

Elle contient des réflexions qui prouvent que lorsque nous parlions de monarchie, nous visions seulement la monarchie tunisienne. Au même moment en effet, un souverain arabe, le Sultan du Maroc, endurait la même épreuve et subissait les mêmes pressions, mais adoptait une tout autre attitude. Je l’exposai au Bey en lui demandant de s’aligner sur elle. «La France, disais-je, a été encouragée à poursuivre sa politique diabolique. Elle a réussi à réaliser ses desseins grâce aux hésitations apeurées du Palais. Le Sultan, lui, evançait les événements : le 16 décembre il diffusait un communiqué, que ta presse tunisienne a publié, et qui proclamait que sa Majesté n’avait pas donné et ne donnerait jamais son accord à aucune disposition des réformes qui avaient été présentées par le Résident Général. Le litige qui opposait la Tunisie et le Maroc à la France concernait la participation de la colonie française aux élections, qui constituait une atteinte mortelle a la souveraineté nationale et signifiait l’intégration pure et simple des deux royaumes au territoire français, puisque les nationaux français, donc étrangers, étaient admis à exercer leurs droits de citoyenneté. Je finissais par lui dire : «Le sultan semble vous envoyer ce message : «tenez bon là-bas pendant que je résiste ici. Et Dieu nous aidera tous les deux.»

J’essayais ensuite Je relever son moral et celui de son entourage. Je lui tatëais remarquer qu’il s’agissait en l’occurrence d’une question de vie ou de mort pour l’Etat tunisien. Je pensais qu’il serait personnellement ébranle, puisqu’il symbolisait l’Etat. «Il s’agit soulignais-je d’une question de vie ou de mort pour la Tunisie. Etal arabe et musulman . Le funeste traité du Bardo, en effet, qui nous fut impose par les armes, comme en témoigne l’histoire, s’il a limité notre souveraineté interne et externe, a laissé l’Etat tunisien intacte et distinct de l’Etat français. Accepter aujourd’hui que la colonie française exerce le droit de vote fondement de ta souveraineté territoriale, au même titre que les citoyens tunisiens, serai reconnaître que la Tunisie est terre française et consentir à son intégration dans la mouvance française.»

NOUS AVONS CHOISI LA REPRISE DE LA LUTTE POUR ANNIHILER LES VISEES COLONIALES

Dans un autre passage de la même lettre je disais : «Alors que depuis…………….. on se résigne à un malheur. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous ne pouvons avoir confiance en des gens qui, dans la période de lutte, ou bien se rangent du cote des forces du colonialisme, ou bien font un bout de chemin avec le Peuple et reculent devant le danger.

de l’abolir et de reconquérir nos droits légitimes a la liberté et à l’indépendance, sommes-nous autorisés, au bout de notre longue marche et après tous les efforts et les sacrifices consentis, à revenir en arrière et à saper la base de notre entité nationale, en apposant le sceau de notre Souverain au bas de décrets et de lois qui nous intègrent irréversiblement dans l’entité française ? N’aurons-nous pas ainsi mente la malédiction de Dieu, de son Prophète, des générations futures, des martyrs dans leurs tombes, des anges dans le ciel ? Les martyrs ne sont tombés au champ d’Honneur que pour que la Tunisie vive dans la fierté comme terre

d’Islam. Faites place à Dieu dans votre conscience et prononcez le mot qui résonnera puissamment et soulèvera la conscience du Peuple tunisien et de tous les peuples du monde ! le mot qui consolidera les assises de votre trône dans les cœurs des Tunisiens et vous mettra, avec vos petits enfants et arrière petits-enfants, à l’abri des coups du sort ! Dites que vous préférez une mort islamique et noble qui vous conciliera la satisfaction de Dieu et de votre conscience a un nouveau reniement des droits d’une Nation qui vous a choisi pour chef et qui vous demandera compte de vos actes. Sachez que l’homme qui préfère la mort à l’humiliation reçoit de Dieu puissance et vie. Telle est la règle imposée par Dieu à sa Création. Elle est éternelle.

Voila tout ce que je peux taire aujourd’hui, pendant que, banni et errant, je vis à la merci de l’ennemi. Je ne sais ni ce que me réserve demain, ni quand sonnera l’heure de ma mort, ni où je livrerai mon âme à Dieu. Ma recommandation. Jaillie d’un cœur pur voué à Dieu, n’est inspirée par aucune crainte par aucun intérêt personne!. Que Dieu, dans sa puissance et su sublime sagesse, conduise dans la bonne voie qui il veut !

Si les horizons s’obscurcissent et que les voies se confondent à nos yeux, rappelez-vous et méditez le verset divin : «Espérez-vous entrer au Paradis, alors que vous n’avez pas connu les épreuves de ceux qui vous ont précédés ? Ceux-là ont connu le malheur et les souffrances; ils ont été ébranlés au point que le Prophète et les fidèles avec lui se sont demandés quant enfin sonnerait l’heure de la victoire divine. Soyez-en certains ………………………………..

Eh bien, le bey n’a pas hésité à signer les décrets contre lesquels je ‘’avais mis en garde, décrets qui donnaient à la colonie française le droit d’être partie intégrante du corps électoral tunisien : il nous a ainsi acculés à la bataille pour sortir de la défaite et tirer le pays de S’impasse où il avait été engagé. Il peut invoquer l’excuse des pressions auxquelles il a été soumis. Même les pressions ne sauraient, en pareil cas, excuser un geste aussi grave. En vérité, sa volonté n’a pas été forcée. C’est de plein gré et en connaissance de cause qu’il a signé. Il suffit pour s’en convaincre que de se référer aux chiffres des crédits et des dotations supplémentaires considérables qui lui ont été accordés précisément à cette époque, qui se situe à cheval sur les périodes de Hautecloque et Voizard. Le marchandage est incontestables.

D’autre part, lorsque si Taieb Méhiri. a la tête d’une délégation de Tunisien, est allé le trouver, loin d’invoquer les pressions, il s’est flatté de constater que ^on point de vue triomphait, alors que le point de vue du Parti aboutissait a l’échec.

Mieux : il n’hésitait pas à tirer argument de la déportation du Sultan pour démontrer que lui seul avait raison.

Le Sultan était tombé dans le panneau que lui, avait su éviter. Ce propos contient l’aveu implicite qu’il lui importait exclusivement de se maintenir sur le trône.

Il s’agissait en somme d’un plan bien arrêté. Le Bey avait préféré s’appuyer sur la France et négliger la cane du Peuple et de la Patrie, considérée comme perdante: Quand le vent eut tourné, après la lutte, après les épreuves et la répression engagée avec la responsabilité du Bey, signature des décrets qui avaient mis tout en branle, le président du Conseil français vint offrir à Carthage l’autonome interne pour laquelle le Peuple était entré en lutte.

Jour de joie pour le peuple, ce fut un jour de tristesse pour les Beys, ils se rendaient compte qu’ils avaient perdu la face et se refusaient a croire que la France pût accorder l’autonomie interne. Parce qu’ils avaient ………………………………….

on se résigne à un malheur. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous ne pouvons avoir confiance en des gens qui, dans la période de lutte, ou bien se rangent du cote des forces du colonialisme, ou bien font un bout de chemin avec le Peuple et reculent devant le danger.

Lorsque, après le triomphe de la cause nationale, nous avons constitué un Gouvernement et entrepris de reconquérir des rouages de l’administration et les moyens du pouvoir, au lieu de chercher à se réhabiliter, ils sont lancés dans la subversion Youssefiste, jouant la carte qui leur paraissait susceptible de garantir le trône, la succession en ligne directe et le retour de l’âge d’or de la corruption, du vol et des trafics. Et, su­prême paradoxe, nous avons vu le roi qui avait abandonné le Peuple, épouvanté par la perspective de l’exil et de la perte du trône, prendre lait et cause pour celui qui demandait le retour à la lutte armée. Il ne s’agissait là, évidemment, que d’une parade. La vérité cachée est qu’il ne voulait même pas que la France nous abandonne les pouvoirs de police.

Au moment, où. au cours de ce qui fut appelé la «petite négociation», menée par Mongi Slim au sein du gouvernement de Ben Ammar, nous nous efforcions d’obtenir le transfert de certains postes de police. de gendarmerie et de Makhzen du Sud. le Bey protestait, devant témoins, auprès du représentant de la France, contre ces transferts, et insistait pour qu’il continuât à assumer les responsabilités de l’ordre.

Ainsi, il n’hésitait pas à poignarder dans le dos son propre gouvernement. Nous avons pu connaître ce scandale. Sans quoi, il y a de fortes chances pour que cette Assemblée ne soit pas réunie à cette heure, parce que le Bey, n’était nullement disposé à accepter le principe d’une constitution élaborée par une Assemblée élue. Il voulait une Constitution octroyée qui serait rédigée par une commission et n’amputerait pas gravement ses prérogatives.

Informé des manoeuvres que je viens de vous signaler, je lui laissai craindre une réaction de l’opinion qu’il ne souhaitait certainement pas. si je lui en livrais le secret. Effrayé et déçu par l’attitude de représentant de la France qu’il accusait, à tort d’ailleurs, de l’avoir «livré à Bourguiba il s’est déclaré prêt à signer le décret qu’il avait laissé dormir jusque là. J’ai tenu à préciser ce point d’histoire que beaucoup ignorent. Vous savez maintenant à quoi sont dues les mines d’enterrement qu’arboraient le Beys le jour de la séance d’ouverture.

Ce jour là, ils ont compris qu’ils avaient perdu en misant sur la colonisation : ils se semaient abandonnés.

Mais ce n’est pas tout. Les difficultés et les atermoiements reçoit très pendant F autonomie interne sont relativement anodins en comparaison de ce qui m’a été révélé par la suite, lorsque je suis allé négociation à Paris le Protectorat d’indépendance. J’ai appris qu’ils étaient intervenus par la voie diplomatique pour exiger de la France le maintien ce fameux article 3 qui garantit la sauvegarde du trône. C’était un acte de haute trahison, passible d’une haute cour. Des têtes couronnées sont tombées, au cours de l’histoire, pour moins que cela. Lorsque je suis revenu avec le protocole de l’indépendance, le Peuple était venu en masse à ma rencontre. Acceuilli par la joie, et l’ardeur d’un Peuple en tête, trouvai sur Faire d’atterrissage un simple aide de camp. Je crus que prince Chedly était souffrant. Je le rencontrai souriant et bien porta au Palais. L’intention était évidente. Ainsi m’était fournie encore une fois la preuve qu’à chaque victoire du Peuple correspondait une catastrophe pour la famille régnante.

Récemment encore, quelqu’un est allé rendre visite au Bey, qu’avait pas vu depuis quelque temps. Sur le ton du reproche amical, celui lui dit : «Vous ne venez plus nous voir. Mais soyez tranquille, les jours sombres passeront». Les jours sombres sont les jours de la Tunisie lit et indépendante.

Outre ces attitudes, on relève une bassesse sans limites, qui ne reçu même pas devant les misérables falsifications de factures de fournisseur.

On nous dit parfois que la monarchie constitutionnelle serait un formule heureuse, qui, tout en permettant d’avoir des égards pour un vieillard, offrirait des garanties suffisantes au Peuple en limitant les progatives du monarque. Mais qui peut garantir la souveraineté de Peuple contre les entreprises sournoises et la duplicité ? La monarchie constitutionnelle exige que deux conditions soient remplies. D’abord qu’il y ait un roi digne d’être le symbole de l’Etat; ensuite que la personne du roi appelle le respect du Peuple. Ce respect ne peut être fondé que sur la conduite et les qualités morales du monarque. La monarchie constitutionnelle est assurément une formule heureuse en Grande-Bretagne.

Il faut que le respect soit du également au symbole et a la personne.

Ce n’est pas le cas ici.

D’autre part, il faut que l’on soit assuré d’un minimum de loyauté et de sincérité à l’égard de la souveraineté populaire.

En Angleterre, un long passé témoigne de l’empressement du souverain à respecter la volonté populaire dont les «Communes» sont l’émanation

Mais comment exiger le respect de la volonté populaire de ceux qui, à l’endroit du Peuple, n’ont que haine et mépris, le tout compliqué par un monument de défaite ?

On peut craindre qu’ils ne soient comme le virus qui sommeille dans un corps jeune et vigoureux, mais qui n’attend que le moment de faiblesse pour exercer ses ravages.

Il suffit qu’une grande puissance, pour des raisons conformes à ses intérêts, essaie de les mettre dans son jeu.

Le cas s’est produit d’ailleurs après l’indépendance. L’enquête menée dans [‘affaire de Sadok Ben Hamza a révélé que te contact s’est établi, ou a failli rétablir avec la bande youssefiste en vue de dissoudre la Constituante et de destituer le Gouvernement.

Des personnalités françaises étaient prêtes à entrer dans le complot qui a avorté par ce que M. Alain Savary alors. Ministre des Affaires Tunisiennes et Marocaines, s’est refusé à jouer avec le feu. On maintiendrait à la tète de l’Etat quelqu’un qui chercherait l’occasion propice de porter au Peuple le coup fatal. Il s’empresserait de l’aire n’importe quoi pour se réinstaller dans le climat de faux prestige et de taux semblant dont il guiderait la nostalgie.

Je voudrais dire en terminant, qu’il ne s’agit pas de vengeance, mais du seul souci du présent et de l’avenir de ce Peuple.

Nous devons prendre une décision susceptible de lui garantir les meilleures chances pour accéder à la gloire et à la prospérité. Nous devons choisir le régime qui puisse nous tranquilliser sur son destin.

La Monarchie absolue ou constitutionnelle n’est pas faite pour nous inspirer confiance.

Le Peuple tunisien a atteint un degré de maturité suffisant pour assumer la gestion de ses propres affaires. Je sais toute l’affection qu’il me porte. Certains ont pensé que je pourrais prendre en charge ses destinées.

Mais j’ai un tel respect pour le Peuple tunisien que je ne lui souhaite pas de maître et le seul choix que je puisse lui indiquer est le choix de la République. Ce Peuple, comme une famille unie, sera responsablede son destin. S’il fait preuve de sagesse et de maturité, s’il sait choisir les hommes, qu’il s’agisse des députés- du chef de l’Etat ou des ministres il prendra le chemin ascendant, celui du succès, de la prospérité, de la grandeur. Mais s’il fait mauvais usage de son propre droit, il ne s’en prendra qu’à lui-même.

C’est un acte de foi dans le Peuple tunisien que je fais devant vous. Je sais qu’il est en mesure de disposer de lui-même.

La monarchie s’est disqualifiée. Elle n’est plus en accord avec le sentiment de ce Peuple, avec l’esprit nouveau qui l’anime, avec son orientation.

En toute sincérité, j’affirme que la monarchie nous serait nuisible et ne nous inspire pas confiance, tandis que la République est le seul régime qui convienne à notre Peuple, s’il sait en respecter les exigences et sauvegarder l’unité et la solidarité nationales.

En ces moments historiques et alors que nous nous préparons à accomplir un acte d’une portée considérable, la toile de fond est tissée de larmes et de souffrances, je voudrais vous dire que, malgré le niveau auquel nous avons élevé le débat, il est difficile de se libérer complètement des considérations humaines. Nous devons nous y arrêter pour que les générations de l’avenir sachent qu’elles n’ont pas été absentes de nos préoccupations. Je ne puis, personnellement, oublier l’aspect humain des problèmes. Je domine mes sentiments pour prendre les décisions qui s’imposent à la raison et ma conscience. Mais les sentiments existent.

Les épreuves que j’ai traversées ne m’ont pas marqué, parce que je sais m’élever au dessus des inconvénients qui touchent ma personne. De même, les fastes du pouvoir sont sans effet sur moi. Le pouvoir ne me grisera pas. Je sais ce qu’il y a de passager en toutes choses. Lorsque Saladin Ayoubi fut installé sur le trône d’Egypte, on lui présenta des enfants malheureux, derniers représentants des Fatimides. Il en eut les larmes aux yeux, peut-être a-t-il pensé que ses descendants pourraient connaître le même sort.

Je sais tout le déchirement que peut comporter un changement de régime. Nous ferons tout pour maîtriser nos humeurs et nous n’irons pas au-delà de ce qu’exige l’intérêt national. Tout ce qui n’est pas rigoureusement indispensable, tout ce qui risque d’être interprété comme inspiré par la haine ou lu rancune, sera évité.

Notre décision sera claire et pleinement justifiée. Le Peuple tunisien défendra sa réputation de peuple toujours prêt à faire son devoir et à donner la priorité à la raison sur la passion. Nous aimons la droiture, la sincérité et le courage. Nous ne reculons pas devant l’audace quand il en faut; mais nous tenons par dessus à l’humanité, à la délicatesse des sentiments. C’est pourquoi nous sommes non seulement estimés, mais aimés à travers le Monde. Nous voulons toujours avoir la conscience tranquille pour pouvoir revendiquer, à tous moments, l’entière responsabilité de nos actes.

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