Général Salan, Sakiet – 1958

1958

Raoul Salan : Sakiet

TUNIS CAPITALE
DE LA RÉBELLION ALGÉRIENNE.
LES INCIDENTS.
LA DIRECTIVE POUR
UNE OPÉRATION GÉNÉRALISÉE
EN TERRITOIRE TUNISIEN.

Tandis que nous pacifions l’intérieur et portons, de ce fait, des coups imparables à la rébellion, le haut commandement F.L.N. s’inquiète. Pour être au plus près du théâtre opérationnel il s’installe à Tunis et jette un cri d’alarme au monde arabe dont il demande l’aide. Ses appels au Maroc donnent peu de résultats. Par contre, la Tunisie de Bourguiba tend à devenir le bastion où, à sa guise, il reçoit des armes et installe des camps d’entraînement vers lesquels sont dirigés les jeunes recrutés dans les wilaya. Les renseignements qui me parviennent me préoccupent d’autant plus que les essais de passage à travers la frontière deviennent de plus en plus nombreux. Je m’attache à renforcer le barrage et donne au général Loth, qui a pris le commandement du Constantinois au départ du général Jean Noiret, des moyens supplémentaires dont deux régiments de paras rendus disponibles depuis la fin de la bataille du grand Alger.

Il devient cependant indispensable de faire pression sur Bourguiba. J’alerte donc le gouvernement en lui faisant ressortir l’aide considérable qu’apporte la Tunisie aux rebelles. Le problème est en effet bien plus sérieux à la frontière tunisienne qu’à la frontière marocaine.

La décision qui vient d’être prise à Paris de regrouper les forces françaises autour de Tunis où elles demeurent confinées dans leurs quartiers, abandonnant ainsi la zone Est de la frontière, est très grave.

De fait, si la rébellion n’avait pas la possibilité de s’armer et de s’entraîner en Tunisie, elle s’étiolerait. Bourguiba ne se contente pas de la soutenir, il l’encourage, la pousse.

Ouamrane a «mis Bourguiba dans sa poche » et de ce fait la rébellion bénéficie de plus en plus de l’appui conséquent que lui apporte ostensiblement le chef du gouvernement tunisien. Celui-ci, par ailleurs, s’est attaché à mettre en relief Ouamrane, pour lui permettre de réaliser, sous son autorité, l’unité de commandement et d’action qui, jusqu’ici, avait fait défaut à la rébellion. Celle-ci prend alors une impulsion nouvelle.

Les armes, en provenance de Libye ou débarquées dans les ports tunisiens, sont collectées à Tunis pour être réparties entre les bases rebelles qui sont installées le long de la frontière à Souk et Arba, Ghardimaou, Sakiet Sidi Youssef, Tadjerouine, Thala, Redeyef, Tozeur. Elles sont occupées par sept bataillons d’instruction de l’A.L.N. et disposent d’un important matériel auto et de transmissions nombreuses. C’est un système centralisé et planifié qui s’est mis en place et son efficacité se manifeste rapidement. En effet, l’apport des armes, en grande partie lourdes, a plus que quintuplé.

Je signale donc à Paris que si, jusqu’à présent, l’activité soutenue de nos unités en Tunisie avait permis d’entraver dans une large mesure l’acheminement des armes et leur passage en Algérie, les décisions prises à l’échelon gouvernemental d’éloigner ces forces de la frontière et de leur interdire toute action nous privent dorénavant d’un soutien précieux et m’apparaissent d’une extrême gravité dans leurs conséquences immédiates et lointaines. J’estime donc, devant la cobelligérance de fait imposée par le gouvernement tunisien, que le but poursuivi en Algérie ne pourra être pleinement atteint sans une intervention diplomatique ou militaire visant à mettre un terme à l’aide que la Tunisie apporte à la rébellion.

Une illustration de ce que j’avance est fournie par les incidents répétés qui éclatent entre le barrage et la frontière. Dans ce terrain boisé et montagneux, de nombreux villages demeurent qu’il faut protéger ; les postes sont placés le long des voies qui, de Tunisie, pénètrent en Algérie et leurs garnisons se livrent jour et nuit à de nombreuses patrouilles de reconnaissance et de protection ; elles sont malheureusement très souvent prises à partie du haut de la frontière même. Leurs possibilités de riposte sont minces; en effet le droit de suite qui a été instauré est, dans les débuts, soumis à tant de restrictions qu’il en devient inopérant.

Certains de ces incidents sont graves, en particulier l’affaire du bouif que voici en quelques mots. Le premier septembre 1957, à II heures, des sapeurs, travaillant au chantier des « Sablières du génie », situées à un kilomètre de la frontière, sont attaqués. Un élément du 26e R.I. prend en chasse les rebelles et en tue quinze dont trois réguliers tunisiens qui appartiennent l’un à la Garde nationale, les deux autres au Ier R.I. La poursuite des fuyards s’effectue jusqu’à trois kilomètres à l’intérieur du territoire tunisien, dont le gouvernement élève aussitôt une protestation, déclarant que nous avons tiré sur un véhicule venu à la rencontre de nos hommes pour parlementer. Il m’est naturellement demandé des explications, alors que j’ai déjà fourni un compte rendu explicite de cette affaire.

Dix jours plus tard c’est le poste de El Khemissi, tenu par une unité du I53e R.I., autour duquel vivent près de cinq cents Algériens, qui est attaqué vers minuit par des rebelles accompagnés de Tunisiens venus de Ghardimaou. Tandis que les fellagha harcèlent le poste, les civils tunisiens pillent le village de réfugiés, obligeant les habitants à partir avec eux et massacrant les réfractaires. Un enfant nouveau-né et une jeune fille de dix-huit ans ont la tête arrachée. Les hommes du poste réagissent et poussent jusqu’en territoire tunisien d’où ils reviennent après avoir récupéré une bonne partie de la population, ce qui occasionne des plaintes véhémentes de la part du gouvernement tunisien. L’ambassade de France prend toutefois notre défense avec fermeté.

A ces incidents s’ajoutent presque journellement des tirs d’armes automatiques en provenance des postes tunisiens contre nos petits appareils de reconnaissance qui patrouillent le long de la frontière sans la franchir, à une altitude de six cents mètres, et qui sont parfois obligés, à cause des nuages, à opérer plus bas. De nombreux avions sont touchés et je proteste vivement en raison de la violation flagrante des conventions internationales concernant les appareils volant dans l’espace aérien français.

Comme c’est, la plupart du temps, le poste de Sakiet Sidi Youssef qui tire sur nos « Broussards », nos pilotes le connaissent bien et nous disposons, de ce fait, d’excellentes photographies de cet ensemble.

Je ne cesse d’envoyer des comptes rendus aux autorités car si, jusqu’à présent, nous avons pu éviter le pire, la situation n’en est pas moins dangereuse…

je le lui adresse sans tarder et une première réponse me parvient qui concerne le droit de suite. Celui-ci est étendu à une profondeur de vingt-cinq kilomètres en territoire tunisien à partir de la frontière, conformément au droit international, restant bien entendu que nos troupes y apportent une très grande attention. Malgré quelques restrictions, c’est déjà une amélioration de notre riposte puisque nous pouvons poursuivre les bandes.

Mais ce qui devient intéressant, c’est que le gouvernement envisage une intervention directe et profonde en Tunisie. Il ne s’agit plus là d’un droit de suite mais d’une opération soigneusement montée, destinée à démanteler les centres rebelles en Tunisie.

Cette première directive, qui porte la signature du général Ély, est suivie le 2 septembre d’une seconde ; celle-ci, enregistrée sous le n° 43 II /EMFA/I2 et signée par M. Morice, prescrit au général Gambiez, commandant interarmées en Tunisie, de se rendre à Alger pour s’entretenir avec moi de la conduite à tenir si la collusion entre Bourguiba et le F.L.N. s’accentue encore et si des incidents très graves exigent une intervention des troupes françaises sur l’ensemble de la Tunisie. A cet effet, il m’est demandé quels seraient les délais dans lesquels pourrait être effectuée une opération tendant à assurer le contrôle du territoire tunisien, et que je dirigerai personnellement. Je réunis immédiatement mes grands responsables, auxquels se joignent le général Jouhaud et l’amiral Géli qui commande la marine, et dès le 6 septembre je rédige ma directive que j’intitule « Reprise de contrôle temporaire du territoire tunisien ». Son but est la destruction des bases F.L.N. implantées en Tunisie ainsi que la surveillance des parties vives du pays et la protection des ressortissants français. Je compte agir à partir du territoire algérien en direction de Tunis, en empruntant les voies normales, l’objectif recherché étant de «donner la main » le plus rapidement possible et, au plus tard, dans un délai de vingt-quatre heures, au général commandant supérieur des troupes en Tunisie. Le général Loth est chargé de cette pénétration que je conjugue avec une intervention d’unités aéroportées sur Tunis, son terrain d’aviation et sa radio, et un débarquement par voie de mer, à Sousse. J’en accélère la préparation et augmente le potentiel d’attaque des troupes du Constantinois ; les parachutistes sont en alerte.

Je suis sûr de moi. Le Tunisien est avant tout un lettré et un agriculteur et, de ce fait, la population, pacifique, ne nous opposera qu’une faible résistance. L’armée tunisienne est par ailleurs inexistante.

Les troupes chargées chez nous de cette offensive sont triées sur le volet. Je les ai choisies également parce qu’elles connaissent déjà le pays. Les grands responsables, au moment du déclenchement, leur indiqueront un comportement qui ne devra présenter aucune animosité. Il faudra s’efforcer de se conduire en amis et de faire comprendre aux Tunisiens qu’on vient les délivrer de l’emprise que le F.L.N. leur fait subir en se conduisant chez eux comme en pays conquis.

Nous connaissons, par ailleurs, la localisation et l’occupation des centres rebelles qui sont soigneusement répertoriés et figurent avec d’importantes informations sur nos carnets d’objectifs. Nous y rencontrerons sans doute une résistance sérieuse mais nos régiments paras en ont l’habitude. Toutes les précautions sont prises pour que notre action aboutisse rapidement et pour que soient évitées les destructions des ouvrages d’art sur notre axe principal, qui est la route et la voie ferrée Ghardimaou, Medjez et Bab, Tunis.

L’ensemble doit se dérouler à notre entière satisfaction. La directive qui fait l’objet de cette affaire est portée par un colonel au général Ély qui, le 8 septembre, me câble dans son code particulier : «  Je dorme accord à volte plan. Poursuivez la préparation. Sur le plan politique il est bien entendu que toute action ayant un caractère d’ensemble ne pourra être entreprise sans accord préalable du gouvernement. »

Mais les remous politiques font tomber le gouvernement Bourgès-Maunoury – Morice qui est remplacé par l’équipe Félix Gaillard -Chaban-Delmas. Il ne sera plus jamais parlé de «la reprise du contrôle temporaire du territoire tunisien ».

Et pourtant, là se trouvait le moyen d’en finir avec la rébellion algérienne.

Que de sang versé par la suite qui ne l’eût pas été…


 

L’EMBUSCADE TENDUE AUX HOMMES

DU POSTE DE SAKIET LE II JANVIER 1958.

LES ATROCITÉS REBELLES.

LA CAPTURE DE LA CARGAISON D’ARMES

DU SLOVENIJA

Les travaux pour l’amélioration du barrage prennent beaucoup d’ampleur et nous perfectionnons sans cesse l’organisation et la défense de nos postes. Nos unités et nos régiments de la 25e division de parachutistes obtiennent des résultats brillants, en particulier le 9e R.P.C. que commande le colonel Buchoud. Les renforts que j’ai envoyés, le Ier R.E.P. avec Jeanpierre et le 3e R.P.C. avec Bigeard, de la IOe D.P., leur apportent une aide précieuse.

Le général Loth conduit bien son affaire et les bilans sont très largement positifs. Les rebelles, souvent « accrochés », subissent de lourdes pertes et laissent entre nos mains un armement important. Je puis dire que c’est sur le front tunisien que se livre maintenant la bataille pour l’Algérie.

Un de ces engagements, pourtant, ne tourne pas à notre avantage. Le II janvier 1958, à 4 heures du matin, deux sections de la 12e compagnie du 23e régiment d’infanterie quittent notre poste de Sakiet pour aller tendre une embuscade au lieu-dit Mechta Ain Belkassem, à 700 mètres à l’ouest de la frontière, sur un itinéraire fréquemment utilisé par les fellagha venant de Tunisie. A peine arrivés aux abords du lieu choisi, nos hommes sont accrochés par un violent tir d’armes automatiques et de mortiers venant des hauteurs dominantes, situées en territoire français et tunisien.

Les deux sections, ébranlées mais commandées par un excellent officier, le capitaine Allard, se terrent et demandent au poste du secours et une protection d’aviation. Une compagnie arrive vers IO heures. L’ennemi, évalué à trois cents hommes, soit six fois plus que les nôtres, décroche et se replie….

Pour réaliser le stockage de ces grandes quantités d’armes, ils ont dû organiser une contrebande intensive. L’armement en provenance des pays du Moyen-Orient est acheminé soit sur le Maroc, soit sur la Libye, d’où il est ensuite transporté par voie terrestre sur la Tunisie.


 

TENSION A LA FRONTIÈRE TUNISIENNE.
L’INCIDENT AÉRIEN
DE SAKIET SIDI YOUSSEF.
SES SUITES.

En ce mois de janvier Y958 les accrochages ne cessent de se produire à la frontière tunisienne où nos troupes sur le qui-vive font prisonnier un supplétif rebelle. Ce dernier, interrogé par le lieutenant Gallois, officier de renseignements du 16e dragons, nous apprend le futur passage d’un important convoi d’armes par la région de Canrobert. Ce matériel doit être livré à une bande venue de la Soummam, cantonnée dans le djebel Tarf, que nous parvenons à « accrocher ». Cette opération nous permet de mettre hors de combat I50 fellagha et de saisir ii mitrailleuses, 2 fusils mitrailleurs, 17 pistolets mitrailleurs, 5o fusils, des grenades et des cartouches. Je vais sur place féliciter les combattants, le 2e R.E.P., le 8e R.P.C. et le 16e dragons, qui ont été aidés par nos hélicoptères et nos avions.

Dans les seuls premiers jours de janvier, nous avons récupéré 39 mitrailleuses, 7 fusils mitrailleurs, 4 mortiers, 102  pistolets mitrailleurs, 315 fusils de guerre et un nombre considérable de grenades et de cartouches.

Les troupes de l’Est-Constantinois peuvent être fières de ces résultats. Le passage, sans incident, des trains de pétrole du Sahara est pour moi un autre sujet de satisfaction. Je puis ainsi discuter à Philippeville avec l’escorte et les cheminots, heureux de cette réussite.

« Il y a un an et demi, me dit M. Yvon Missud, contrôleur de traction, le train déraillait en moyenne Mois fois par semaine sur ce difficile parcours. Aujourd’hui nous franchissons sans encombre les gorges d’El Kantara! Vos troupes ont gagné la bataille pour l’or noir.» C’est là une remarquable manifestation de la présence des forces françaises et une preuve certaine du courage des cheminots.

Mais nos adversaires ne l’entendent pas de cette oreille et multiplient, avec l’aide des autorités tunisiennes, leurs attaques contre nos avions. Ce sont des appareils légers et faiblement armés qui effectuent chaque jour la reconnaissance des alentours du barrage et de nos installations frontières. Il ne se passe cependant pas de jour sans que l’on tire sur eux, et nombreux sont ceux qui rentrent à Telergma avec des balles dans la carlingue ou doivent se poser en difficulté sur nos terrains de secours, heureusement bien placés, entre Négrine et la mer. Nous avons besoin de ces reconnaissances qui permettent aux troupes à terre d’être informées d’une rupture de barrage ou d’un passage de nuit, et donnent aux garnisons des postes isolés le sentiment qu’on ne les oublie pas. L’avion est, d’autre part, un excellent élément de contact, de transmission et de renseignement. Ces routines sont donc indispensables. Les pilotes ont d’ailleurs reçu des consignes strictes qui leur prescrivent de ne pas violer l’espace tunisien, et auxquelles ils se tiennent. Ces incidents répétés sont par conséquent inconcevables. Nous frôlons chaque jour la catastrophe et j’appréhende sans cesse qu’on vienne m’informer qu’un de nos équipages a été abattu.

Le 8 février, à 9 h 50, le général de Rivals-Mazère, qui remplace ce jour-là le général Jouhaud en inspection à Oran, vient me rendre compte des faits suivants :

Ce samedi à 8 h 55, un Marcel Dassault quitte le terrain de Telergma pour effectuer une reconnaissance à vue dans la zone comprise entre le barrage et la frontière. En passant à hauteur de Sakiet Sidi Youssef, à 9 h 05, le lieutenant Perchenet, pilote du groupe d’outre-mer 86, remarque des départs de coups de feu venant de la tour du poste de douane et de gendarmerie. C’est alors que de nombreuses batteries antiaériennes le prennent à partie. Il vire aussitôt sur la gauche mais une rafale l’atteint à ce moment même. Comme ses plans sont percés par les projectiles et qu’un nuage de fumée sort du moteur droit, il dirige son appareil vers le terrain de Tébessa, le plus proche, arrive à sortir son train d’atterrissage et réussit, malgré une roue endommagée, à se poser sans mal.

Prévenu à 9 h IO, le colonel Duval, commandant le groupement aérien tactique n°I de Constantine, dont les appareils sont basés à Telergma, demande l’application des directives de riposte prescrites par le haut commandement.

Je donne mon accord, que répercute le général de Rivals-­Mazère. Il est IO heures. Dès IO h 35 les premiers avions décollent. L’attaque commence à II h 05. Je rends compte à Paris de l’incident et termine ainsi mon télégramme : « Une riposte aérienne a été immédiatement déclenchée avec six Corsair de la marine, huit Mistral et onze B.26, sur les postes de D.C.A. de Sakiet en territoire tunisien, particulièrement sur la mine de ce centre qui sert de base aux rebelles algériens. »

Vers 13 heures, je me rends au Palais d’Eté et rencontre le ministre-résidant qui arrive précisément de Constantine. Il est parfaitement au courant et approuve sans sourciller les mesures prises.

Il va falloir maintenant «parer au grain » et être en mesure d’informer Paris complètement, me dit-il.

Je le rassure sur ce point et le lendemain à midi je suis à même de lui montrer les premières photos aériennes prises par nos appareils au cours de l’attaque. Je lui donne également connaissance du télégramme que j’adresse au ministre de la Défense nationale.

« Voici les renseignements sur les tirs de nos avions. Les trois emplacements de D.C.A. adverse ont été attaqués par trois patrouilles de deux Corsair chacune. Le village était désert et les rues vides. Les objectifs, traités par bombes de 250 kilos, ont été détruits à 80 %. Aucun straffing n’a eu lieu sur le village. Les quatre emplacements de l’ancienne mine de plomb de Sakiet, casernement de l’A.L.N., attaqués par les onze B. 26 et les huit Mistral, ont été détruits à 50%. Les photos aériennes qui vous parviendront ce soir même indiquent très nettement la précision des tirs appliqués sur les seuls objectifs militaires. »

Mais dès lors il va me falloir sans cesse fournir des explications. Avais-je raison? Avais-je le droit d’agir ainsi? Je réponds oui aux deux questions.

J’avais raison, car l’action aérienne sur Sakiet fut une action de légitime défense que j’ai menée essentiellement contre des objectifs militaires avec le souci constant d’épargner la population civile.

J’en avais le droit et suis resté dans le cadre des ordres gouvernementaux reçus qui précisaient bien que la riposte aux tirs de D.C.A. adverse, identifiée sans ambiguïté, en particulier provenant de Tunisie, serait effectuée à l’initiative de l’armée de l’Air, soit par attaque immédiate par les avions pris à partie, soit par intervention dans les trois heures du poste de commandement de l’Air, soit par demande de tirs adressée à l’armée de Terre.

Avant d’intervenir, le G.A.T.A.C. de Constantine m’en a référé par le général commandant la région aérienne. J’ai donné mon accord avec la conviction que l’action sur Sakiet était bien l’exécution normale du droit de riposte.

L’intervention aérienne n’a eu pour but que la seule destruction des objectifs militaires, à l’exclusion de tous autres. Les moyens employés ont été parfaitement adaptés à cette mission. L’attaque des trois principaux postes de D.C.A., installés dans le village même de Sakiet, a été menée par des avions dont il était possible d’attendre le maximum de précision et d’efficacité. Les six Corsair, opérant en piqué, n’ont agi que sur les seuls emplacements d’armes bien connus, repérés et identifiés. Si le fait qu’ils aient été situés au centre même du village a entraîné quelques destructions et pertes civiles, la faute en incombe uniquement aux autorités tunisiennes.

Quant aux B. 26 et aux Mistral, ils ont bombardé les mines désaffectées de Sakiet, où se trouvaient six emplacements de D.C.A., et dont les bâtiments abritaient exclusivement cinq cents rebelles.

L’action aérienne, parce qu’elle seule avait la possibilité de porter le plus directement et le plus précisément possible sur des objectifs militaires installés au milieu d’un village, et parce qu’elle éliminait tous les combats d’approche qu’une infanterie aurait dû mener avec des tirs parfois aveugles, était celle qui devait épargner et qui a épargné le plus de pertes civiles.

Les faits témoignent de notre droit. L’action de Sakiet n’est qu’un acte de légitime défense contre des postes armés installés en Tunisie qui attaquaient des avions français survolant le territoire français La riposte a été menée avec le souci de protéger au maximum les populations.

En effet si, dans le village de Sakiet, la gendarmerie, la douane, le commissariat de police et le bureau de police F.L.N. ont été totalement détruits, l’école et le marché sont restés intacts. Les fellagha tués clans le village ont été décomptés comme victimes civiles par les autorités tunisiennes qui ne donneront pas de photographies des obsèques de leurs ressortissants se chiffrant au maximum à une dizaine de personnes.

A la mine, plus de cent cadavres ont été relevés, ainsi qu’autant de blessés et autant de disparus dans l’effondrement des galeries. Mais après le bombardement, le village et la mine, gardés par l’armée tunisienne, ont été interdits aux visiteurs afin de ne pas dévoiler la présence de cadavres en réniforme. Les journalistes et les diplomates eux-mêmes se sont vu refuser l’accès de certaines galeries où toutefois ils ont pu remarquer des indices d’occupation militaire.

Malgré toutes les précisions que je donne, avec photographies à l’appui, le monde entier nous attaque et je reçois, même de Paris, des télégrammes fort désagréables.

« Je vous prie de suspendre jusqu’à nouvel ordre les consignes de riposte entrées en vigueur le 3 février », m’écrit le général Ély.

Alors que dans certains cas où j’avais estimé ne pouvoir utiliser le droit de suite, Paris m’avait trouvé timoré, me voilà désavoué lorsque j’agis en toute connaissance de cause! Quels sont donc ces hommes qui sont à la tête de l’état-major de la Défense nationale?…

Ceci, toutefois, demeure à l’échelon interne, mais dans le monde s’élève une véritable tempête contre mon action sur Sakiet, que l’on compare à un génocide, tandis que les informations, qui ne cessent de me parvenir, indiquent le contraire.

Pour lutter contre ces mensonges, j’adresse aux journaux et à des personnalités de tous ordres un dossier complet accompagné de photos. Je reçois ensuite de nombreux journalistes. La presse locale, informée, réagit bien. Paris-Presse réserve une page entière à mes explications.

Je précise que le Capitaine Bernon, chef de notre poste de Saquiez, avait, à la suite de l’attaque d’un de nos appareils, prévenu son homologue tunisien, le 7 février, que si pareil cas se renouvelait nous serions obligés d’intervenir. Nous n’avons donc agi qu’après avoir informé les responsables tunisiens.

Malgré ceci, Bourguiba, utilisant les méthodes de son ami Nasser, lors de l’affaire de Suez, monte remarquablement sa compagne d’intoxication.

Dès le IO février, les ambassadeurs des États-Unis, du Maroc, de Syrie, d’Iran, d’Irak et de Turquie, ainsi que les premiers secrétaires d’ambassade de Grande-Bretagne, d’Allemagne occidentale, d’Espagne, de Libye et de Belgique, arrivent, sur l’invitation du président tunisien, à Sakiet Sidi Youssef pour visiter le village. Comme on peut leur montrer des locaux en ruine, mais pas de cadavres, les autorités locales déclarent que les enterrements ont eu lieu le 9 février. Malgré ce, les représentants des puissances étrangères acceptent les informations qu’on leur réserve, ne font aucune enquête et condamnent notre action.

Défense nationale, que j’accompagne. Comme notre trajet nous conduit le long du port d’Alger où un porte-avions est accosté, je lui montre les Corsair qui ont attaqué avec précision la douane et la gendarmerie tunisiennes. Je m’attire alors cette réponse : « Cachez-moi ces avions que je ne saurais voir… » Et le ministre, joignant le geste à la parole, détourne la tête.

Mais ce qui domine désormais l’affaire de Sakiet Sidi Youssef, c’est la réaction mondiale, franchement hostile, que Bourguiba sait intelligemment entretenir.

Tout d’abord, il rappelle M. Masmoudi, son ambassadeur à Paris, et, dans un de ces discours violents dont il est coutumier, déclare déposer une plainte au Conseil de sécurité. Il organise ensuite le blocus de nos troupes dont quelques unités demeurent encore en Tunisie et réclame leur départ ainsi que l’évacuation de notre base de Bizerte.

Nous ripostons en déposant le dossier complet, que j’ai adressé à Paris, de tous les incidents de frontière, qui ap­porte la preuve de la cobelligérante tunisienne.

Bourguiba aurait dû s’avouer vaincu s’il n’avait été sauvé par un geste des U.S.A. et de l’Angleterre qui proposent leurs « bons offices» et s’offrent à jouer le rôle d’intermédiaire pour rapprocher des points de vue pourtant bien opposés. Cette ouverture est acceptée le t8 février et le Conseil de sécurité s’ajourne sine die.

Notre position s’exprime clairement.

Les discussions ne doivent porter que sur trois points

                     Création d’une commission mixte franco-tunisienne pour le contrôle de la frontière.

                     Reprise du dialogue franco-tunisien.

— Reprise de la liberté de mouvement des troupes françaises en Tunisie.

En ce qui concerne Bizerte, la France refuse catégoriquement d’évacuer sa base et le port.

 

 

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