La déposition de Lamine Bey

A TRAVERS LA PRESSE INTERNATIONALE

LA  DEPOSITION DU BEY DE TUNIS

Prévue depuis plusieurs jours, la déposition du Bey de Tunis a été prononcée officiellement le 25 Juillet. Cet événement fait déjà. L’objet de plusieurs commentaires que l’on trouvera ci-après.

Dès le 22 juillet, l’organe du néo-destour, L’action écrivait :

« Dans quelques jours, la Tunisie ne sera plus une monarchie. Certains journaux ont prédit que le bureau politique du né destour, qui se réunit ce soir pour en décider, durera jusqu’à l’aube. Au risque de décevoir les amateurs de nuits historiques, il faut dire que nos confrères qui se sont laissé aller à faire cette prophétie ont cédé à élan de poésie révolutionnaire .La question monarchique en Tunisie passionne peu de gens et ne divise personne. Les  débats de ce soir ne seront ni longs, ni mouvementés.

La dynastie hussénite, d’origine turque, règne sur la Tunisie depuis deux siècles et demi .Elle a eu le temps de s’étioler et c’est un arbre mort que le peuple tunisien et ses dirigeants vont déraciner. Ils le feront à la tunisienne : sans passion, sans excès, avec la conscience de faire, non pas une révolution, mais une opération de régularisation, non pas un saut dans  l’inconnu, mais un pas en avant.

La décision que va proclamer l’Assemblée constituante cette semaine est certes le couronnement de l’action du néo-destour et de son président, mais elle est surtout  -c’est vers l’avenir que nous voulons regarder-le point de départ d’une ère nouvelle.

Certes, depuis l’indépendance, le Bey avait cessé de compter et de coûter. Il n’empêchait plus rien, mais sa présence sur un trône branlant donnait au régime, à l’organisation de l’Etat tout au moins, un caractère provisoire, précaire et équivoque .Avec le départ de Lamine, dernier Bey , la confusion sera levée. Des perspectives nouvelles, dont nous espérons q’elles seront claires et nettes, vont s’ouvrir. »

Après la proclamation de la République, As Sabah (26/7-organe de l’opposition) déclare notamment :

« 25 juillet 1957…. Ce jour est la date de la naissance de la première république tunisienne, mais aussi de la première république en Afrique du Nord, si l’on excepte la République éphémère instaurée par l’Emir Abdel Krim au cours de la guerre du Rif.

Ainsi la Tunisie franchit la deuxième étape décisive après l’étape gigantesque de l’indépendance. Elle l’a franchie en un ans et trois mois et progresse rapidement vers l’établissement du pouvoir du peuple en Tunisie. C’était l’espoir entretenu depuis longtemps par les générations et l’objectif pour la réalisation duquel les dirigeants ont longuement combattu les forces du colonialisme. »

De son côté, l’organe de I’Istiqlal, Al-Alam, de Rabat (25/5) déclare à propos  de ces événements :

« Depuis des mois, des contacts ont eu lieu à ce sujet entre le gouvernement, l’Assemblée et le Bey lui –même. Le changement de régime aurait constitué une évolution naturelle s’il n’y avait pas eu la campagne menée contre la famille, royale. »

« Nous nous demandons si la décision de l’Assemblée constituante tunisienne répond vraiment au désir du peuple, et nous craignons que cela ne soit pas le cas »,a déclaré dans la soirée du 25 juillet le commentateur de la chaîne arabe de la Radiodiffusion nationale marocaine.Il a ajouté :

« Nous nous demandons aussi si c’est bien le moment de faire une telle opération alors que les pays d’Afrique du Nord sont encore dans une période transitoire et que la guerre d’Algérie continue.

Nous ne pouvons que regretter les actes impulsifs qui ont conduit à l’abrogation d’un système qui avait veraineté tunisienne aux moments les plus difficiles et les plus graves du pays frère. »

Sous le titre, « La fin d’une dynastie », le Manchester Guardian (23/6-libéral) fait les remarques suivantes :

« Le beylicat de Tunis est l’une des monarchies les plus falotes qui ait survécu à l’effondrement de l’ancien Empire turc.Depuis plus de 70 ans le Bey n’a guère été autre chose qu’une figure de proue ….

Le mieux qu’on puisse dire du Bey en tant que chef, c’est qu’il est un vieillard peu dangereux. Les citadins tunisiens et le parti du néo-destour qui parle an leur nom, sont trop imbus des idées françaises pour éprouver beaucoup de respect pour le trône.Le caractère magique d’une monarchie autrefois religieuse et séculaire peut exercer un attrait dans les déserts du Maroc, mais Tunis est voué à « la liberté, l’égalité et la fraternité ». Ainsi, une fois de plus dans un nouveau pays musulman, le chef de la puissante classe moyenne se révèle plus fort que le souverain. A l’autre extrémité de l’Afrique du Nord le Sultan se sentira peut –être peu isolé »

On peut lire dans l’organe chrétien –démocrate allemand Rheinishe Post :

« Malgré l’appui que le Bey n’a cessé de donner au néo-destour à l’époque du protectorat, Bourguiba n’a plus besoin de lui .La révolution tunisienne est sur le point de se terminer conformément aux lois qui lui sont propres. «

Au micro de Radio Stuttgart (22/7), Karl Puhlmann commente la situation en ces termes :

« …Tout compte fait, la France républicaine devrait sympathiser avec une Tunisie républicaine. Mais les hommes politiques français et les observateurs ne se font pas d’illusions. L’abolition de la monarchie aura pour premiers résultats de renforcer la position autoritaire de Bourguiba. Les objectifs que Bourguiba pour suit ont toujours été des objectif à longue portée. Pas à pas, Il s’est rapproché de son objectif final.

Il se propose de constituer le Maghreb, la fédération nord-africaine qui devrait comprendre la Tunisie, le Maroc et l’Algérie ainsi que le Sahara. En s’engageant dans cette voie, il devient même le rival du Sultan du Maroc.

La disparition du Trône à Tunis n’est pas un événement qui réjouira le Sultan du Maroc ni les autres rois arabes, même si Mohammed V se dit que l’actuel Bey de Tunis n’est qu’un souverain désigné par les Français. Cependant,on sait que les milieux extrémistes marocaine songent depuis longtemps à une république marocaine. L4exemple tunisien ne pourra que les encourager.

En ce qui concerne la France, le changement de régime en Tunisie ne manquera pas d’avoir des répercussions en Algérie. Bourguiba, qui est l’adversaire de la France en Afrique du Nord, pourra, après la disparition du Trône en Tunisie, se parer d’un prestige international en tant que porte-parole de l’indépendance de l’Algérie .L’Afrique du nord s’est mise en mouvement, et là ou les anciennes formes de gouvernement s’effondrent,et ou de nouvelles conceptions prennent de l’expansion,la France ne peut pas compter sur un renforcement de sa position. »

« Cet événement risque d’avoir des répercussions internationales ».remarque l’organe phalangiste espagnol arriba (26/7) qui après avoir assuré que « certains observateurs parisiens croient que la république tunisienne menace la monarchie à rabat », ajoute :

« Ceci semble toutefois difficile à admettre, tout au moins dans un avenir immédiat,étant donné la popularité unanime de Mohammed V,considéré unanimement par son peuple comme le chef politique et religieux incontesté de l’Empire chérifien.

On peut lire d’autre part dans l’organe catholique espagnol Ya (26/7) :

«  Le peuple tunisien a manqué de réaction devant cette révolution. On peut se demander si M. Bourguiba parviendra à unifier toutes les tendances .La nouvelle république ne manquera pas de problèmes à résoudre. »

« Quelles seront les conséquences de l’éviction du vieux monarque ? » Telle est la question que pose l’organe socialiste belge La Wallonie (23/7) ; il répond en ces termes :

« Sur le plan intérieur, Bourguiba se retrouve seul au sommet de la nouvelle hiérarchie. Son prestige, déjà énorme, s’en trouvera grandi auprès des masses arabes. Il fera le pendant à un Nasser qui ne possède d’ailleurs aucune de ses grandes qualités d’homme d’Etat .Nous ne craignons pas qu’il en fasse un usage abusif. Bourguiba est un négociateur né. Son passé, sa formation, l’intérêt même de son pays, l’inciteront à mettre sa puissance et son autorité au service de la conciliation. Il a désormais devant lui un destin, dans le monde arabe, semblable à celui de Nehru en Asie.

Est-ce à dire que la situation en Afrique du Nord pourrait s’en trouver modifiée ?

Au Maroc,quelle que soient les tendances des extrémistes de l’Istiqlal, la situation est fort différente, si Mohammed est lui un chef religieux autant qu’un chef politique .Il est entouré du respect de son peuple ….. Cependant, la nouvelle position de Bourguiba fera du président de la République tunisienne un bien meilleur arbitre que le Sultan du Maroc.

Les initiés connaissent les opinions intimes de Bourguiba sur le drame algérien. Tout en soutenant le F.L.N. il est partisan d’une négociation qui aboutirait à une semi -indépendance de l’Algérie au sein d’une vaste confédération nord-africaine. Le moment n’est pas encore venu de lancer ces idées par-dessus une table de conférence. Toutefois, l’éviction du Bey qui fait de Bourguiba un chef d’Etat, renforce considérablement son influence. La France ferait bien d’en tenir, note. » Pour la Métropole, d’Anvers (22/7)-catholique), il faut attendre avant de porter un jugement définitif :

« ..Il semble que la raison principale des menées anti-monarchistes de Bourguiba soit le désir, du pouvoir. Bourguiba, premier président de la république tunisienne…Il voudrait faire, à rebours, le chemin de Franco.

On est moins inquiet pour la Tunisie qu’on ne le fut pour d’autres pays. Bourguiba est un homme d’Etat de réelle envergure. Il a su mettre un frein au terrorisme dans son pays, il contracte des emprunts, bâtit des hôpitaux et construit des usines…

S’il voulait, en ravissant la couronne au Bey, devenir le nouveau « leader arabe «  qui évincerait Nasser, cette aventure n’aurait peut –être été qu’un demi-mal. Mais il est trop tôt pour en juger avec certitude. »

La Feuille d’Avis de Neuchâtel (23/7) exprime une opinion analogue :

« Ainsi  M. Bourguiba renforce encore son pouvoir sur la Tunisie. Va-t-il, à l’image de Nasser, cumuler les fonctions de chef de l’Etat et de président du conseil ? C’est fort possible, car le grand rôle qu’il ambitionne de jouer sur le plan international postule une autorité indiscutée dans son pays.

Ne rêve-t-il pas de présider une fédération magrabine composée de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc ? Chef incontesté de la Tunisie, il pourrait être tenté par le totalitarisme. Sera-t-il assez sage pour éviter d’engager son pays, un an et demi après la proclamation de l’indépendance, dans la voie dangereuse de la dictature ? On le souhaite. »

Quant à René Payot, il écrit dans le Journal de Genève (24/7) national- démocrate) :

« …La disparition du Bey sert les intérêts personnels de M.Bourguiba qui va devenir le premier personnage de l’Etat et verra de ce fait grandir son autorité. Pour atteindre ce but, il n’a pas hésité à éliminer le Bey au risque d’indisposer le Sultan du Maroc et d’autres souverains du monde arabe, ces derniers incarnant des régimes féodaux. Mais, lucide et passionné, Bourguiba aspira à jouer un grand rôle. Il a déjà offert ses services comme médiateur dans l’affaire d’Algérie. Il rêve d’une confédération maghrabine, englobant les trois pays de l’Afrique du Nord.

La constitution tunisienne, qui sera élaborée prochainement fera de la Tunisie une république. Et l’on pense qu’elle se rapprochera de la constitution américaine en donnant à Habib Bourguiba, devenu chef de l’état, des pouvoirs étendus qui renforceront son autorité sur le plan extérieur. »

Enfin, après la décision de l’assemblée tunisienne, la Métropole, d’Anvers, (26/7), fait les remarques suivantes.

« Le vote de l’assemblée tunisienne n’a pas causé grande surprise. Maître, en fait, du pays dont il incarne la liberté, M.Bourguiba ne devait pas escompter une bien vive opposition intérieure à sa décision de faire proclamer la république. Toutefois, la haute bourgeoisie tunisienne voyait dans le maintien du régime beylical une transition rassurante entre la passé et un avenir qui inspire certaines inquiétudes. La poussée des jeunes turcs du néo-destour qui a emporté la décision au sein du parti, va –t-elle entraîner le pays dans une aventure totalitaire ? M. Bourguiba, homme aux nerfs mieux équilibrés que M. Nasser,s’était montré jusqu’à présent d’une relative modération et commençait à faire figure d’ »homme sage du monde arabe ». Le « congé » du Bey va-t-il être pour lui le prélude d’aventures dictatoriales ? On espère que non… l’unanimité des votes du palais du bardo ne rend pas un son de démocratie « détendue » ,et elle semble annoncer un style totalitaire. Toutefois, l’attitude du nouveau président à l’égard du vieux souverain est un premier test en faveur de sa modération. Les banderolles et les acclamations de Tunis tourneront-elles la tête du nouveau chef d’Etat pour qui l’on se prépare à codifier des pouvoirs que l’on dit « présidentiels » à la manière américaine ? Espérons que cette expression ne sera pas un euphémisme pour masquer une dicature nouvelle et que, pour faire contrepoids au bouillant colonel du Caire, M. Bourguiba saura résister aux suggestions des extrémistes de son parti et demeurer l’ « homme sage ».

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