Le gazoduc : Algérie – Tunisie – Italie par Habib Boularès (Mars 1977)

 

Le jeu du chat et de la souris

Par Habib Boularès

Jeune Afrique n°846 – 25 Mars 1977

 

 

 

A la fin du mois de février, la saipem, une filiale de l’eni spécialisée dans les travaux en haute mer, a dû interrompre ses forages au large du golfe de Gabès, sur la partie litigieuse du plateau continental, lorsqu’’une frégate de la marine tunisienne a sommé son équipe de quitter les lieux (voir ja n° 845). Malgré l’intervention d’une frégate libyenne, les Italiens, qui exécutaient un contrat signé avec la Libye, ont préféré plier bagage plutôt que d’envenimer des rapports passablement détériorés avec la Tunisie.

 

Il arrive souvent entre joueurs d’échecs confirmés de se livrer des batailles féroces pour le contrôle des quatre cases du centre de l’échiquier. Pour l’eni (l’Entreprise nationale italienne pour les hydrocarbures), le centre de l’échiquier se situe au milieu de la Méditerranée et le vis-à-vis, c’est la Tunisie ; ou, plus exactement, les vis-à- vis sont à la fois l’Algérie, la Libye et, entre les deux, la Tunisie, chacun s’attachant à jouer sa partie à sa manière.

L’enjeu, dans cette crise, c’est le gaz, cette source d’énergie qui va se trouver au centre des problèmes nord-africains et eurafricains dans les années à venir.

L’eni, bien que l’affaire du gazoduc algéro-tuniso-italien soit officiellement classée, ne désespère pas de trouver une solution satisfaisante pour l’écoulement du gaz algérien vers l’Europe. La négociation n’a pu aboutir en raison de la rigidité des attitudes chez les trois partenaires. Mais l’idée de renoncer définitivement à relier le continent africain à l’Europe par un véritable cordon ombilical soulève de tels problèmes en Italie, et notamment en Sicile, que le Parlement s’en est saisi et a, au début de février, reproché au gouvernement, en termes vifs, d’avoir laissé à une firme, fût-elle nationale, le soin de conduire des négociations que la diplomatie aurait peut- être mieux menées.

C’est le 23 décembre 1976 que l’échec fut constaté, par l’annonce officielle de la conclusion d’un accord entre l’eni et la sonatrach (la Société nationale algérienne pour le transport et la commercialisation des hydrocarbures) concernant la construction à Skikda, sur la côte algérienne, d’une usine de liquéfaction du gaz de Hassi R’Mel. Un gazoduc acheminera ce gaz du Sud algérien vers la côte, et c’est par méthaniers que l’eni le transportera en Italie où une usine de regazéification lui fera subir la retransformassions qui permettra son injection dans le réseau de distribution italien. En clair, cela signifiait que le gazoduc qui devait transporter ce gaz, à l’état naturel, de Hassi R’Mel à La Spezia (près de Palerme) en passant par la Tunisie ne serait pas construit.

Une très belle réalisation technique et économique, bénéfique pour tous les partenaires, est ainsi liquéfiée. Finalement, personne ne trouve son compte dans la solution de rechange adoptée, Et on voit mal l’intérêt de ceux qui ont empêché la réalisation de ce projet, soit par leur intransigeance, soit par leurs manœuvres.

Les accords avaient été signés en 1973 entre l’Italie, l’Algérie et la Tunisie, le tracé défini (voir carte reproduite du n°635, de ja du 10 mars 1973) et les essais de pose du tube à travers le détroit qui sépare le cap Bon tunisien de la Sicile effectués par cette même saipem qui .vient de faire parler d’elle dans le golfe de Gabès. Le gazoduc devait être algérien de Hassi R’Mel jusqu’a la frontière tunisienne et italo-algéro-tunisien pour le reste de son parcours jusqu’en Sicile, où il deviendrait Italien. Entre-temps, il aurait plongé en mer et se serait laissé poser à des profondeurs de 550 mètres — un record non encore égalé pour ce genre de pose. La performance technique est incontestable et les problèmes à résoudre étaient nombreux. La snam-progetti (autre filiale de l’eni), qui est le véritable maître d’œuvre du gazoduc, et la saipem ont réussi à mener à bien tous les essais.

Quant au gaz lui-même, l’Italie était censée en prendre livraison à la frontière algérienne et chargée de toutes les autres opérations. En contrepartie du passage par son territoire, la Tunisie devait recevoir 5 millions de dollars par an et acheter le gaz dont elle aurait besoin en profitant de l’existence du gazoduc.

Pour l’Italie et l’Algérie, c’est l’eni et la sonatrach qui sont les signataires ; mais pour la Tunisie, c’est l’Etat qui s’est engagé, si bien d’ailleurs que l’accord de 1973 fut ratifié par l’Assemblée nationale tunisienne.

Premier accord à cette belle entente, les Tunisiens croyaient pouvoir obtenir du gaz à un prix préférentiel sur la foi d’une promesse qui aurait été faite par le président Boumediene au président Bourguiba. Or, la  sonatrach, qui n’en aurait jamais entendu parler, n’a pas accepté d’accéder au désir tunisien.

Seconde ombre au tableau, les Tunisiens n’ont jamais pu connaître officiellement les clauses de l’accord algéro-italien, signé en 1973, en même temps que l’accord tripartite.

 

Accord caduc

Au début de 1976, la Tunisie remit tout en question. Les conditions sur le marché mondial de l’énergie ayant (depuis la guerre d’octobre 1973) fondamentalement changé, le gouvernement tunisien invoqua le dol pour réclamer I la révision de l’accord sur trois points.

1.    Le gazoduc doit être tunisien sur le, territoire tunisien, comme il est algérien en Algérie.

2.    Il doit être tunisien en mer jusqu’à la limite du plateau continental relevant de la souveraineté de la Tunisie.

3.    La Tunisie, devenant alors transporteur, réclame 10 % de la quantité de gaz transportée à titre de redevance.

Première fausse manœuvre italienne, l’eni a commencé par refuser la révision, invoquant tantôt le fait que l’accord avait été conclu et ratifié en bonne et due forme, tantôt le fait qu’il faut convaincre l’autre partenaire, c’est-à-dire l’Algérie.

Or, Alger a vite donné son accord par écrit sur le premier point, estimant qu’à partir du moment où la Tunisie pose un problème de souveraineté il est de son droit d’exiger que le gazoduc soit tunisien sur son territoire.

Du coup, l’eni s’est trouvée seule à négocier le reste. Cela prit bien plus de temps qu’il n’en fallait, puisqu’à la

Fin de l’été 1976 aucun pas n’était accompli vers une solution acceptable.

C’est alors, vers le mois de septembre, que l’Algérie fit pression sur son partenaire italien : ou bien l’eni se mettait vite d’accord avec la Tunisie ou bien elle devait négocier avec la sonatrach une solution de rechange. A défaut,» l’Algérie considérerait que l’accord de 1 1973 deviendrait caduc le 15 décembre f 1976 (voir encadré).

 

Date fatidique

Aujourd’hui, les Italiens assurent qu’ils n’ont pu faire autrement que de négocier avec les Algériens la solution de rechange qui consiste en la construction d’une usine de liquéfaction à Skikda, parce que les Tunisiens n’ont pas voulu négocier, s’en tenant à leurs demandai sans accepter d’en discuter.

En vérité, l’affaire est bien plus complexe. En demandant une quantité de gaz pour prix du transport et non une somme d’argent, la Tunisie innove en la matière. L’exigence des 10 % a cependant une explication technique. Tous les experts gaziers — y compris ceux de l’eni — sont d’accord pour dire qu’à la liquéfaction 5 % de la quantité de gaz naturel sont perdus et qu’à la regazéification le même pourcentage de 5 % est perdu. Le raisonnement tunisien apparaît alors clair : si le gazoduc n’est pas construit, 10 % des quantités de gaz sont perdues ; s’il est construit, le fait de les donner à la Tunisie n’est plus une perte puisque ces 10 % serviraient de prix de transport.

L’eni ne l’entendait cependant pas de cette oreille. Pour elle, le gaz, liquéfié ou non, est acheté à la frontière algérienne, soit au port de Skikda, soit à l’entrée du gazoduc en Tunisie. A la liquéfaction, c’est l’Algérie qui perd 5 % du gaz et, à la regazéification, c’est l’Italie qui perd cette même quantité. Or, en réclamant 10 % pour le passage du gazoduc, c’est l’eni seule qui va supporter cette charge, l’Algérie n’étant plus en cause à partir du moment où elle a livré le gaz à la frontière tunisienne. Aussi l’eni, par la snam interposée, a-t-elle fini par accepter l’idée d’un pourcentage en proposant à la Tunisie 4 % des quantités qui transiteraient par son territoire. La proposition fut jugée par Tunis inacceptable.

Toujours est-il que, dès septembre, Italiens et Algériens se sont remis à négocier et ont abouti, le 24 novembre, à la signature d’un accord aux termes duquel l’Italie, à partir de 1982, achètera 8,5 milliards de mètres cubes de gaz par an, à l’état liquide, au lieu des 11,5 milliards de mètres cubes par an que le gazoduc devait transporter, à l’état gazeux, à partir de 1980. Ainsi, non seulement il y aura un retard de deux ans avant les premières livraisons, mais la quantité sera inférieure à celle prévue pour le gazoduc.

De plus, le système de liquéfaction regazéification est rigide : on peut probablement passer de 8,5 milliards de mètres cubes à 10, mais pas davantage : alors que le gazoduc pourrait transporter de 11 à 20 milliards de mètres cubes par an, selon les besoins.

Enfin, le gazoduc allait aussi et surtout pour les Italiens – servir au développement de la Sicile. Tandis maintenant le gouvernement italien trouver des solutions de rechange calmer les impatiences nationales.

Aussi, malgré la signature de l’accord du 24 novembre, l’eni a-t-elle tenté convaincre les Tunisiens de négocier avant la date fatidique du 15 décembre 1976. La Tunisie prit très mal ce délai fixé d’un commun accord par 1’Italie et l’Algérie seules : il avait une résonance d’ultimatum. Le gouvernement a donc maintenu son exigence, et à l’expiration du délai le projet Skikda a officiellement remplacé le gazoduc. Le 23 décembre, l’Italie et l’Algérie ont rendu public le nouveau projet.

 

Convoitise libyenne

Les conséquences de cet échec sont multiples et affectent les trois pays dans plusieurs domaines. La Tunisie ped quantité de gaz considérable qu’elle aurait eue pour presque rien : 10% des 11,5 milliards de mètres cubes par an, cela représente une assurance d’approvisionnement pour trois fois la consommation nationale. En outre, le projet d’une cimenterie à Thala, près de la frontière algérienne, qui devait tirer sa source d’énergie du gaz, doit être reconsidéré. L’Algérie voit la quantité de gaz qu’elle voulait vendre à l’Italie forcément réduite et doit rechercher de nouveaux débouchés. L’Italie ne peut, elle, rependre à toutes les demandes des siciliens lesquels estimaient déjà que la quantité qui leur était allouée, avec l’existence du gazoduc, était insuffisante.

On a laissé entendre que c’est la pression française qui a encouragé les tunisiens à se montrer intransigeants. C’est Elf qui est en effet le partenaire de la Tunisie pour le gaz du golfe de Gabés, et c’est parce que le plan gaz mis au point par les autorités tunisiennes (voir j. a n°831) se fondait uniquement sur ce gisement en haute mer que cette thèse a trouvé un certain crédit.

Enfin, la Libye convoite à son tour ce gisement du golfe de Gabés et n’a pas trouvé mieux que l’eni, précisément pour l’exploiter dans la zone du plateau continental contesté, qui est devenu récemment le théâtre d’évolution des frégates tunisiennes et libyennes.

Tout se passe comme si l’affaire de gazoduc n’était pas terminée, malgré la signature de l’accord sur l’usine de Skikda.

 

Gazoduc Algérie-Italie

Hassi R’Mel-Frontière tunisienne………… 586.5 km

Frontière tunisienne-Cap Bon……………….303.5 km

Détroit de Sicile ……………………………..156 km

Sicile…………………………………………327 km

Détroit de Mezzine……………………………18 km

Total………………………………………..1 391 km

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