Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed

 

…16 octobre 1985, une logique de démence. L’aviation israélienne a bombardé le mardi 1″‘ octobre le village tunisien de BorjCedria. Bilan : près de cent morts. Pourquoi ? Il s’agissait d’atteindre, au mépris de la souveraineté de la Tunisie, l’OLP, qui a installé une partie de sa direction près de Tunis après avoir été chassée de Beyrouth en 1982. Israël, malade de la Palestine, s’englue, avec le soutien cynique des Etats-Unis, dans une folle logique de guerre. Du pur gâchis.

Bombarder ici, là et ailleurs, tuer des innocents pour « punir les terroristes », violer la souveraineté de pays moins armés, c’est, hélas, devenu une habitude israélienne. Ce que les Tunisiens ont expérimenté le 1er octobre, les malheureux voisins de l’Etat hébreu le connaissent et en meurent tous les jours, depuis des années.

… L’opération contre le village tunisien, on le sait maintenant, a été décidée dans son principe en 1983 (une opération similaire étant prévue contre Tebessa en Algérie) ; planifiée par l’état-major israélien peu de temps après l’installation de l’OLP en Tunisie ; répétée à plusieurs reprises par les pilotes qui l’ont accomplie. Elle a été décidée
puis décommandée plus d’une fois – en dernier lieu à la demande des Américains qui ne voulaient pas qu’elle soit lancée entre le 21 et le 30 septembre, alors que le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Hussein de Jordanie étaient à Washington, le président Reagan a également obtenu que soit annulé (ou reporté ?) un bombardement contre Amman, en Jordanie. Tout cela, qui n’est contesté ni par les Etats-Unis ni par Israël, signifie a contrario que l’opération de Tunis a été agréée par Washington.

 

Rappelons que la même Tunisie a offert un sanctuaire à l’Armée de libération nationale et à l’état-major de la « rébellion» algérienne. Hormis l’incident de Sakiet Sidi Youssef en février 1958, elle n’a pas subi de représailles françaises. Aussi «malades» de la décolonisation qu’ils aient pu être, les militaires français de l’époque et les politiques ont évité l’engrenage des représailles et respecté, eux, la souveraineté des autres.

 

…En vérité, rien ne résume mieux le problème d’Israël, trente-sept ans après sa création, que cette opération de Tunis. Une prodigieuse prouesse technologique, la dépense de trésors d’énergie et d’ingéniosité. Pour quels résultats ? Près de cent morts qui nourrissent la haine de cent millions de vivants. Je n’y vois que le gâchis et le négatif pour tout le monde !

 

…Maghreb : le problème est pris à l’envers. Qu’il soit dit une fois pour toutes, afin de ne pas être leurres par les apparences ou les mots : dans la guerre du Sahara, les adversaires sont l’Algérie et le Maroc. Les voisins, le Polisario lui-même, sont des appoints ou des moyens.

Elle ne s’achèvera, cette guerre que lorsque sera réalise un des trois termes suivants.

   La défaite (ou la lassitude) de 1’un des deux camps.

   Un changement de pouvoir dans l’un ou l’autre des deux pays.
Contrairement a ce que croient certains, la mort de Boumedienne en décembre 1979 n’a pas apporte a l’Algérie un changement de pouvoir mais plutôt, et en tout cas a ce jour, une continuité avec des manières différentes.

Un changement de politique opère par le pouvoir : ce qu’on appelle une «révision déchirante » rendue nécessaire soit par la lassitude de ne pas atteindre l’objectif, soit par une analyse différente des priorités…

 

…Mais j’ajoute aussitôt: cette guerre n’était pas nécessaire il y a dix ans et n’est pas utile aujourd’hui. C’est, de plus en plus, une criminelle déperdition d’énergie dont, un jour peut-être, on demandera des comptes a ceux qui pourraient y mettre fin et ne le font pas.

Les Africains, et d’autres avec eux, se trompent en croyant qu’il faut faire pression sur le Maroc pour contribuer au retour de la paix. En réalité, c’est sur l’Algerie et, singulièrement, sur son président, qu’il faut agir : il a, certes, hérité de cette guerre mais, au pouvoir depuis six années pleines, il 1’a maintenant poursuivie deux fois plus longtemps que son prédécesseur…

 

…Les Marocains ont eu le tort historique de ne pas ratifier, dans les années soixante-dix, 1’accord sur Tindouf qu’ils ont signe avec les Algériens. Us ont tort aujourd’hui de conserver cette « carte » comme un hypothétique atout de négociation. Us devraient savoir que c’est 1’opinion algérienne plus encore que le pouvoir qu’il faut convaincre d’abandonner «le bras de fer ». Qu’ils lui enlèvent tout motif de suspicion et s’adressent a elle non pas en termes de propagande guerrière mais en tant que voisins pour l’éternité. S’ils le faisaient, ils seraient étonnés des résultats. Ils aideraient le président algérien lui-même, qu’on dit de bonne volonté mais entoures de « faucons »…

 

 

Car, si le problème de Tindouf est réglé définitivement et sans possibilité de retour, si l’accord de partage du territoire (entre le Maroc et la Mauritanie) et le traité de Madrid du 14 novembre 1975 dont le Maroc a été le principal bénéficiaire et qu’il a ensuite été le premier à violer) sont abrogés, que restera-t-il comme difficulté à résoudre ?

Une seule : le problème de la RASD (République arabe sahraouie démocratique), reconnue par une quarantaine d’Etats, et du Polisario dont elle procède.

Un quelques séances de négociations sérieuses, les coresponsables, au sens fort du terme, de l’existence du problème – l’Algérie, la Maroc et la Mauritanie – peuvent le résoudre, dès lors qu’ils en ont la volonté.

Et, du même coup, ramener la paix pour tous dans l’honneur pour chacun.

…Vendredi 10 avril 1981 : il est annonce a Tunis par la bouche du président Habib Bourguiba, la fin (virtuelle) du parti unique. En Tunisie, cette ère aura dure un quart de siècle. Au dedans comme au dehors du pays, cette annonce – incertaine jusqu’au dernier moment, comme si 1’Histoire hésitait – a fait 1’effet d’une bonne nouvelle trop longtemps attendue. Ce qui prouve bien… Mais passons. Ou plutôt, ne passons pas sans avoir dit trois choses…

 

…Un appel a la modestie et un rappel. Le 10 avril 1981, la Tunisie a seulement annonce qu’elle allait s’engager avec beaucoup de patience – la peur de 1’eau froide ! – dans une forme de processus démocratique. Cette démarche rappelle non pas celle du Maroc, mais bien celle du Sénégal dont les dirigeants reconnaissent volontiers que
leur pays, en terme de produit national comme de niveau général destruction, a une génération de retard sur la Tunisie. Léopold Sedar Senghor hier, Abdou Diouf  aujourd’hui citait et cite souvent la Tunisie comme modèle. Or, c’est ce Sénégal-là qui a précède la Tunisie sur chemin de la d
émocratie : il y a près d’une décennie, au milieu des ricanements. Malgré les avanies promises, un Senghor obstiné à ouvrir le sillon démocratique dans son pays a, du même pas, fait gérer la liberté ailleurs. L’Histoire reconnaîtra en lui un pionnier et un père de l’aventure démocratique africaine.

C’est une aventure, et la troisième chose à dire concerne l’avenir. Comme le socialisme, la démocratie est horriblement difficile parce qu’elle requiert beaucoup de vertu de ceux qui prétendent la pratiquer. Ce n’est pas le peuple qu’on doit préparer à la démocratie, comme le soutiennent les apôtres du parti unique (avec cette manière d’alibi : « le peuple n’est pas mûr ! »), ce sont les élites dirigeantes qu’il faut conscientiser. Ce sont elles qui élaborent les règles i jeu démocratique : Constitution, lois électorales, mode de fonctionnement et statuts des partis ou associations, instances d’arbitrage, etc. Il y aura démocratie ou tricherie selon qu’elles appliqueront scrupuleusement les règles ou en joueront.

La démocratie ne s’établit dans un pays que lorsque l’obéissance x règles devient, chez les élites dirigeantes, une seconde nature, lorsque chose qui va de soi. La démocratie est sauve lorsque, dans i pays, l’opinion disqualifie et rejette les responsables qui trichent avec ces règles. Démocratie et intégrité sont sœurs, qui ont pour négatif dictature et corruption. De même qu’aucun arsenal répressif ne vient à bout de la corruption si elle n’est pas considérée par la société comme quelque chose d’infamant, de même il n’y a pas démocratie durable si, au lieu de la rejeter, l’opinion tolère la triche démocratique…

 

 

 

12 mars 1992, une troublante similitude.

…Comme les communistes hier, les islamistes prétendentconstituer une«Internationale » conquérante. Pour eux aussi, seul le but compte: conquérir le pouvoir et en exclure les autres. Certes, l’islamisme et les islamistes n’ont pas de solution à offrir: le salut n’estpas dans le retour vers unpasse suppose glorieux ni dans l’intolérance. Mais Us ne serontpas vaincuspar la seule répression.

Il y a donc, déjà constitue ou en formation, une «internationale islamiste »: ce sont, dans les grands (et les moins grands) pays ou l’islam est la religion dominante, des organisations politico-religieuses qui ont conquis le pouvoir ou entame cette conquête (avec des chances inégales de la réussir).

Mai connues parce qu’elles cultivent le secret (et la différence), ces organisations fonctionnent (comparaison sacrilège ?) comme les partis communistes de 1’avant et l’après-guerre 1939-1945 en Europe, en Asie ou en Afrique. Les communistes rassemblaient les exclus, prospéraient la ou 1’économieétait en trop mauvais état et les inégalités trop criantes, la aussi ou la dictature favorisait une oligarchie de pouvoir rejetée ou méprisée par les intellectuels.

Par 1’action clandestine ou semi-clandestine, par le noyautage de la société, la séduction de nombre d’intellectuels transformes en«compagnons de route » et en réseaux de soutien, les communistes se sont lances a 1’assaut du pouvoir et de la bourgeoisie qui 1’accaparait.

Ils ont privilégie, tantôt le bulletin de vote, tantôt Faction violente, le moyen n’ayant d’importance et de valeur que s’il permet d’atteindre le but : conquérir le pouvoir, tout le pouvoir, en exclure totalement toute autre force organisée.

Ce pouvoir, les communistes Font conquis rarement par les urnes, le plus souvent par le subversif, le paramilitaire, voire carrément par l’armée. En Europe de l’Est, plus tard en Afghanistan, les communistes de chaque pays n’ont accède au pouvoir que grâce a une force militaire étrangère : l’armée Rouge (qui leur a permis aussi de le garder).

Si vous observez les islamistes des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, que ce soit en Afrique (Maghreb, Egypte, Soudan) ou en Asie (Jordanie, Palestine, Pakistan, Afghanistan), vous noterez unegrande similitude avec les communistes des années quarante à quatre vingt…

 

La similitude va jusqu’au comportement dans le détail, presque anecdotique : de même que vous ne pouviez jamais rencontrer un militant ou un responsable communiste seul, pour une conversation politique ou une négociation – ils n’étaient autorises a voir «1’adversaire de classe » qu’a deux (ou plus) -, de même les islamistes ne prennent leurs contacts, n’agissent vers 1’extérieur que par deux ou plus : le militant seul est expose a la séduction, 1’adversaire peut le «retourner » contre le mouvement. Le tête-à-tête est donc interdit a tout militant responsable, fut-il au niveau le plus élève de la hiérarchique.

Karl Marx et après lui Lénine ont cru, sur la base de leurs analyses, que le communisme prendrait le pouvoir d’abord dans le pays industriellement avances : Allemagne, Grande-Bretagne. C’est dans la Russie agricole et féodale qu’il y parvint. Sans aide militaire extérieure, il ne conquit ensuite qu’un autre grand pays : féodale et agricole lui aussi, la Chine.

Avant la guerre de 1939-1945,1’islamisme avait conquis le pouvoir sous une forme archaïque (et inexplorable) en Arabie (dite saoudite).

Depuis, ce fut 1’Iran, en 1979 grâce a la personnalité hors du commun de Khomeiny (un peu de Marx et un peu de Lénine en une personne) ; a partir de 1989, vint le tour du Soudan. La encore un personnage extraordinaire, Hassan Tourabi – Mao Zedong de 1’islamisme-, aura joue un rôle déterminant…

 

 

Si l’Algérie (25 millions d’habitants) avait basculé en janvier dernier dans le camp des pays gouvernés par un pouvoir islamiste ou si le retour de bâton l’y conduisait prochainement, nous aurions – sans compter le Pakistan (110 millions d’habitants) et l’Iran (50 millions) -trois grands pays potentiellement riches et totalisant 100 millions d’habitants comme noyau central et pôle de pouvoir islamiste. L’Arabie Saoudite (10 millions d’habitants) et le Pakistan fourniraient alors un « deuxième cercle » favorable. Quant aux islamistes d’Afghanistan, du Yémen, du Soudan, de Palestine, de Syrie, d’Irak, d’Egypte, de Tunisie, du Maroc et de Mauritanie, aujourd’hui dans l’opposition et parfois férocement réprimés, ils recevraient alors aide, armes de pouvoirs islamistes installés : leur chance d’accéder au pouvoir en seraient considérablement renforcées. Les onze pays où l’islamisme espère et peut encore gagner totalisent 150 millions d’habitants, occupent la Méditerranée Est et Sud et une partie de l’Atlantique (de Gibraltar à Dakar).

L’Afrique noire, dans sa partie sahélienne, serait-elle alors susceptible de se donner à l’islamisme ?

De leur côté, les républiques musulmanes de l’ex-Union soviétique, ou certaines d’entre elles, pourraient-elles s’agglomérer à la nouvelle internationale ? On ne peut ni l’affirmer, ce serait de la politique-fiction, ni l’exclure car beaucoup dépend de facteurs indépendants et extérieurs à l’islam, aujourd’hui très mouvants…

 

… Je crois, pour ma part, que l’islamisme et les islamistes ne sont pas une solution et n’ont pas de solution : le salut n’est pas dans un retour éperdu vers un passé supposé glorieux et sublime ; il n’est pas non plus dans le dogmatisme, l’intolérance, le rejet des autres, de leurs sensibilités et de leurs solutions.

Mais je crois en même temps que privilégier la répression pour vaincre l’islamisme est une erreur mortelle. Dans leur lutte contre le communisme, les Occidentaux ont montré que l’action policière ne pouvait être que l’accessoire et le conjoncturel.

Eux ont fait reculer le communisme puis l’ont abattu : par un respect plus grand des droits de l’homme et une foi réelle en la puissance des idéaux de liberté ; par la réussite économique conjuguée à un souci permanent de justice sociale et d’éducation du citoyen.

 

 

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