Bourguiba : la guerre d’Algérie : novembre 1957

Poux une paix négociée en Algérie

 

(Tunis, le 22 novembre 1957)

 

La semaine dernière, j’avais jugé opportun de reporter mon allocution au vendredi. Vous aviez tous senti que le jeudi était une journée décisive pour nous. Nous nous attendions en effet à un événement d’importance de nature à dissiper la crise provoquée par la livraison des armes à la Tunisie. Et de fait, c’est le vendredi que cette crise s’est dénouée. J’ai pu alors prononcer mon allocution et vous annoncer la bonne nouvelle du succès qui était en même temps une victoire de la raison et de la clair­voyance sur la passion et l’étroitesse de vues.

Hier, jeudi, j’ai également estimé nécessaire de différer mon allocution jusqu’à ce jour, car la journée d’hier était elle aussi, une journée décisive, marquée par un acte dont l’importance n’est pas moindre que l’événement de la semaine dernière.

Quelques instants après ma descente de l’avion qui vient de me ramener du Maroc, je m’empresse d’annoncer au peuple tunisien le nouveau succès qui ouvre devant nous tous, des perspectives riches d’espoir. Hier a été réalisé entre Sa Majesté le Roi du Maroc et moi-même un accord définissant une ligne de conduite précise et une attitude nette et franche à l’égard de la question algérienne.

J’ai la conviction que nous avons fait ainsi un pas décisif dans la voie qui aboutit à une solution équitable du problème algérien, et susceptible de mettre fin à l’effroyable guerre qui fait rage dans le pays frère et de faire prévaloir l’amitié et la coopération sur les rancunes et l’effusion de sang.

Je viens de dire que l’événement de la semaine est au moins aussi important que celui de la semaine dernière. Je dirai même qu’il est plus important. Parce que le problème des armes qui a pu être réglé la semaine dernière n’est en vérité, qu’un aspect de la guerre d’Algérie, considérée comme critère d’une politique française déterminée, valable pour l’ensemble de l’Afrique du Nord. Quand je parle d’une politique française déterminée, je désigne une politique fondée sur des objectifs bien définis et des moyens précis pour les atteindre.

En contribuant à mettre fin à la guerre et à rapprocher les points de vue des parties en présence, en offrant une médiation loyale susceptible de rencontrer l’adhésion des deux adversaires et de dissiper les brumes de la méfiance, des appréhensions, de la suspicion et des rancunes, nous aurons contribué à faire disparaître la cause profonde non seulement de la tension qui règne entre la France et la Tunisie ou l’Afrique du Nord, mais de la tension qui se manifeste et ne fait que s’aggraver dans les rapports de la France avec ses alliés du Pacte Atlantique.

Ce qui se passe à l’intérieur du camp occidental nous intéresse forcément. Nous voulons contribuer à améliorer le climat au sein de cette alliance dont nous avons maintes fois affirmé que nous en étions solidaires. C’est pourquoi nous n’avons nullement intérêt à la voir menacée d’affaiblissement ou de fissures. Si notre effort de médiation était couronné de succès, il en résulterait un renforcement des liens et un retour de la confiance entre les partenaires de l’Alliance d’abord,, entre les peuples d’Afrique du Nord et le bloc occidental ensuite.

Quel est donc ce pas nouveau et quel est cet accord que nous considérons à juste titre comme un progrès essentiel et plein de promesses ?

Vous n’ignorez pas que nous avons essayé depuis longtemps de pré- parer un terrain d’entente entre les adversaires. Mais aucun accord n’a été possible parce que les points de vue sont diamétralement opposés. La révolution algérienne, en soi, est un phénomène normal. C’est la révolte d’un peuple tombé dans la sujétion coloniale comme des dizaines d’autres. Les esprits ont évolué dans le monde et avec eux les conditions politiques. Le peuple algérien, de son côté, n’a pas manqué d’évoluer en son âme et en son esprit. C’est pourquoi il a décidé de lutter et d’accepter les plus grands sacrifices, comme tous les peuples qui ont lutté et souffert pour retrouver leur dignité et reconquérir leur souveraineté usurpée. Personne au monde, je crois, ne saurait reprocher au peuple algérien une telle volonté farouche et obstinée de soutenir la bataille de la libération et d’accepter de payer le prix de la liberté, si élevé soit-il.

La France, placée devant une réalité aussi simple, la réalité du nationalisme algérien hautement affirmé, refuse de la reconnaître et d’en accepter l’évidence.

Se référant à une annexion décidée unilatéralement à la faveur d’une conquête vieille de 120 ans, la France considère comme irrécusable et intangible l’affirmation prodiguée sur les bancs de l’école à 4 ou 5 générations de Français, que l’Algérie est une terre française et fait partie intégrante de la France. Accrochée à un droit réputé incontestable, la France a ainsi bouché l’horizon. C’est une position faite d’intransigeance et d’obstination qui s’écarte de la réalité pour se cramponner aux illusions. D’ailleurs, ce manque de réalisme caractérise, depuis quelques années, la vie française dans divers domaines. Un grand écrivain français, Emmanuel Berl, vient de publier un livre qui a pour titre «LA FRANCE IRRÉELLE».

Face à ces illusions, les Algériens répondent à l’intransigeance française par une intransigeance égale. Ils estiment qu’entre l’assimilation où s’enferme le point de vue français et l’indépendance à laquelle ils aspirent, il n’y a de place que pour la guerre et la résistance à outrance. Ils doivent s’aligner sur les vues et les méthodes de l’adversaire. D’où leur intransigeance lorsqu’ils affirment qu’ils ne déposeront les amies que le jour où la France sera prête à reconnaître l’indépendance et en aura admis le principe. Alors une négociation sera possible. Mais pas avant.

Depuis longtemps, chaque fois que nous reprochons à l’un des adversaires sa raideur entêtée, il tire argument de celle de l’adversaire.

Nous disons aux Français qu’il faut ouvrir l’horizon comme ils I’ ont fait en Tunisie et au Maroc pour que renaisse l’espoir et pour que les rapports prennent la voie de la détente. Les Algériens se rendront compte que l’exercice de la souveraineté comporte nécessairement des difficultés et auront besoin de vous. Ce sont eux qui vous demanderont de coopérer avec eux. Lorsque nous tenons ce langage aux Français et en particulier aux démocrates, ils répondent que quel que soit leur attachement à la démocratie et leur désir de soutenir la cause des peuples opprimés, leurs sentiments n’en sont pas moins français et ils ne pensent pas qu’il y ait un seul de leurs compatriotes pour accepter l’humiliation ou admettre la défaite. La querelle devient une affaire de sentiment et d’amour-propre. Le peuple français est décidé, aussi longtemps qu’il le faudra, à défendre sa dignité.

Nous nous tournons vers les Algériens pour leur dire :

Les Français ne sont pas tous réactionnaires. Il y en a certainement qui seront prêts à vous soutenir si vous ouvrez la voie à la négociation. Le principe d’une telle négociation doit être nécessairement défini d’un commun accord. Mais ce qui importe, c’est d’ouvrir la négociation. Il faut faire un pas en avant pour aider vos alliés et empêcher que votre intransigeance ne les refoule vers les rangs des colonialistes. Il suffit de tirer l’enseignement de l’expérience tunisienne et marocaine.

Les Algériens, lorsque nous leur tenons ce langage, se montrent méfiants et pleins d’appréhensions. Ils n’ont pas gardé un très bon souvenir des contacts et des négociations antérieurs et ne manquent pas de penser aux élections qui ont battu tous les records de falsification et de truquage.

Ils répondent alors invariablement qu’ils sont décidés à poursuivre la lutte tant que l’indépendance n’aura pas été reconnue et tant que la solution du problème n’aura pas mûri dans l’esprit des Français.

C’est l’impasse. La guerre peut se poursuivre indéfiniment. Il n’y a de solution possible et utile ni dans la capitulation de la France ni dans la soumission de l’Algérie. Les moyens militaires de la France sont connus. Il est également connu qu’aucune force organisée, si puissante soit­ elle, ne peut venir à bout de la guérilla. Les militaires eux-mêmes en conviennent. L’année française ne peut écraser la révolution algérienne par la force des armes comme elle a écrasé la révolution malgache. C’est ce que nous croyons fermement, parce que c’est la réalité tangible. On ne peut honnêtement soutenir le contraire. Certains responsables français ne craignent pas d’affirmer le contraire et prétendent que la guerre d’Al­gérie en est au dernier «quart d’heure». Vaine propagande ! Ce qui est sûr, c’est que l’armée française ne pourra jamais écraser par le fer et par le feu une révolution soutenue par l’élan d’un peuple unanime. Je l’ai dit textuellement à M. CHABAN DELMAS en visite à Tunis, il y a près d’un an. Je lui ai dit que nous nous retrouverions dans un an pour cons­tater que la France n’aura pas progressé d’un pas vers la solution du problème algérien si elle continue à ne compter que sur la force. M. CHABAN DELMAS, aujourd’hui ministre de la Défense nationale, vient de déclarer au retour d’un voyage d’inspection en Algérie que la situation évolue favorablement.

D’un autre côté, je ne crois pas moins fermement que les combattants algériens, quels que soient leur bravoure et leur esprit de sacrifice, puissent venir à bout de l’armée française, lui infliger une défaite et la jeter à la mer.

Aucune des deux parties n’étant en mesure d’acculer l’autre à une défaite décisive, il semble que la guerre doive se poursuivre jusqu’à la fin des temps. Il est évident que la poursuite de la guerre causera un préjudice considérable non seulement à l’Algérie et à la France, mais encore à la Tunisie, au Maroc et à l’Alliance Atlantique elle-même. Nous constatons déjà dans les pays du Pacte Atlantique, une certaine nervosité et une lassitude certaine devant ce conflit qui n’en finit pas et dont personne ne sait comment il pourrait finir maintenant qu’il est entré dans sa quatrième année.

Le plus grave des préjudices que la guerre accumule consiste à ruiner les chances d’une coopération dans l’avenir, non seulement entre l’Algérie et la France, mais entre la France et toute l’Afrique du Nord.

Le danger serait plus grand encore que les dommages de la guerre, si l’Amérique et ses alliés occidentaux devaient continuer à aider la France à la soutenir ou même à demeurer passifs devant son action. Car alors les peuples d’Afrique du Nord et de tout le continent africain perdraient confiance dans le camp occidental. Il paraîtrait à ces peuples que pendant qu’il se réclame de la défense de la dignité et du respect des valeurs humaines, il n’hésite pas à soutenir ceux qui s’obstinent ouvertement à piétiner ces principes. La propagande communiste ne manquera pas de trouver son chemin vers les cœurs et les esprits. Le camp occidental perdra alors la bataille décisive dont l’enjeu est de gagner la confiance, l’estime et la considération des peuples.

Nous n’avons pas manqué de proclamer vendredi dernier que l’appui prêté par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à la Tunisie dans une cause juste et parfaitement claire, n’a pas manqué de renforcer les positions du monde occidental et d’étayer les forces de l’OTAN par une force aussi importante et aussi efficace qui est la confiance des peuples qui, honnêtement, hésitent encore et cherchent leur voie, ceux qui ont déjà rallié l’autre camp étant hors de question.

C’est pourquoi nous avons jugé urgent de faire ce pas avec S. M. le Roi du Maroc, de peur que la guerre ne dure indéfiniment et pour éviter les périls immédiats qui peuvent en résulter pour les pays d’Afrique du Nord et ceux qui, à une échéance plus lointaine, viendraient affaiblir le camp occidental. Nous nous sommes réunis en tant que représentants des deux pays les plus directement intéressés aux implications de la guerre et de la paix en Algérie. Nous avons jugé opportun de définir une position médiane qui ne soit ni celle de la France qui tient l’Algérie pour une partie intégrante de son territoire dont il serait impensable de la séparer, ni celle du F.L.N. qui est en réalité une réplique à la position française. Nous avons tenu à définir une position médiane, mais fondée sur une base nette, à savoir la nécessité pour l’Algérie d’échapper à la tutelle coloniale et d’accéder au «self-government». C’est ce que nous exprimons en affirmant le droit du peuple algérien à la souveraineté, et à l’indépendance.

Je suis persuadé que beaucoup de Français, en particulier tous les Français libéraux et la majorité des peuples de la terre reconnaîtront sans difficulté que l’Algérie n’est pas moins fondée que tous les autres peuples à prétendre à l’exercice légitime de sa souveraineté. Le peuple algérien doit nécessairement jouir de ce droit et avoir une patrie où il puisse vivre selon le régime de son choix.

Mais nous ne disons pas : pas de négociation avant l’indépendance. Nous demandons aux deux parties en conflit de se réunir seule ou en notre présence pour engager une négociation sur la hase de la souver du peuple algérien, qui doit aboutir à l’indépendance après la fin du colonial.

Tel a été le chemin suivi par tous les peuples qui se sont libérés. Il faut une négociation et un rapprochement entre les adversaires.

Mais quand une telle négociation peut-elle s’ouvrir avec des chances certaines de succès ?

Lorsque la puissance dominante aura accepté le principe de l’indépendance et que l’idée en aura suffisamment mûri en elle.

L’exemple de l’Inde n’est pas tellement loin de nous. Après des décades de répression et de lutte contre Ghandi et Nehru, l’idée de l’indépendance a fiait son chemin dans l’opinion britannique et mûri dans l’esprit des responsables. C’est alors que l’heure de la négociation a sonné pour consacrer l’indépendance de l’Inde et son entrée dans le Common­wealth. Le même processus s’est répété dans la Gold Coast et. plus récemment. en Malaisie.

Les négociations se poursuivent au Nigéria.

L’évolution n’a pas été différente en Tunisie et au Maroc.

La maturité des responsables de la puissance protectrice appelle une maturité égale de la part des dirigeants des mouvements nationaux. Il faut qu’ils soient prêts pour substituer la coopération au pacte colonial et pour faire prévaloir l’amitié et le respect des intérêts légitimes sur les rancunes et les antagonismes. Autrement dit, il faut que les uns et les autres aient acquis une maturité suffisante pour fonder leurs rapports futurs sur des bases nouvelles. C’est la reconversion qui consiste, à mon sens, à remplacer des liens tyranniques et imposés par la force par des liens de coopération libre fondée sur l’amitié et le respect mutuel.

Si la France et le F. L. N. acceptaient de considérer la réalité objectivement et non à travers le prisme déformant des passions et des haines que, du reste nous comprenons; s’ils acceptaient de faire chacun de son côté un pas vers la position médiane que nous avons adoptée, il n’y a pas de doute qu’ils finiraient par se rencontrer. Ce serait là une grande victoire de la PAIX sur la Guerre, de la fraternité sur les conflits, de la conciliation sur les convoitises colonialistes.

Ce serait un retour à la concorde et à la paix des cœurs en Algérie et dans toute l’Afrique du Nord.

L’Alliance Atlantique serait sauvée et tous les problèmes seraient résolus. Du coup s’évanouiraient les contradictions internes qui continuent de caractériser le camp occidental et qui découlent toutes de la guerre d’Algérie. De vastes horizons s’ouvriraient alors devant le Monde libre et l’humanité entière serait promise à la coopération fraternelle et à la prospérité.

Si notre effort de médiation est couronné de succès, nous pourrons revendiquer l’honneur de figurer à la tête des nations conscientes de leurs responsabilités et décidées à les assurer pleinement non pas seulement à l’égard de leurs citoyens, mais à l’égard du monde entier. Car notre mission est de consolider la paix mondiale, condition première du bonheur des hommes.

La solution que nous proposons peut ne pas satisfaire les deux adversaires.

La France trouvera qu’elle contredit une politique qui lui a coûté d’importants sacrifices en ressources et en vies humaines.

Nos frères algériens la trouveront peu satisfaisante parce qu’elle les éloigne du préalable maintes fois affirmé et dont ils ont fait le principe directeur de leur action.

Il se peut donc que l’un ou l’autre des partenaires ou les deux à la fois se déclarent insatisfaits. Nous en avons accepté le risque, sachant bien qu’une solution de compromis est forcément imparfaite aux yeux de ceux qui s’en tiennent à des positions dures et intransigeantes. Nous le savons ! De même que nous savons que le gouvernement français, dans un récent conseil des ministres, a décidé de refuser les bons offices de la Tunisie et du Maroc, voyant dans leur intervention une forme d’internationalisation du problème algérien. Son point de vue est que c’est un problème qui relève de la seule compétence de la France et que la Tunisie, le Maroc ou tout autre pays, fût-il membre de l’Alliance Atlantique, n’ont pas à intervenir.

C’est un point de vue insoutenable. Quand l’incendie ravage une maison et menace de s’étendre aux voisins, le propriétaire de la maison peut-il leur contester le droit de s’interposer pour l’aider à l’éteindre ?

Dans le même ordre d’idées, comment concevoir que la Tunisie et le Maroc, voisins de l’Algérie, puissent se désintéresser de la guerre qui y fait rage ?

Bien mieux, la guerre intéresse tous les pays de l’OTAN. Plusieurs d’entre eux n’ont pas manqué de l’affirmer. Malgré tout nous n’avons pas désespéré du parti de la paix. Pour cette raison, nous avons décidé d’offrir notre médiation, forts de notre sincérité et de la conviction que tôt ou tard, la raison aura le dernier mot.

Je ne doute pas que les deux parties en présence, si elles examinent la position adoptée par la Tunisie et le Maroc, s’apercevront qu’elle procède d’intentions louables et pures et présente un contenu positif susceptible de rapprocher une issue heureuse.

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