Bourguiba : un prophète qui a manqué sa sortie (le Figaro novembre 1987)

Bourguiba : un prophète qui a manqué sa sortie

(Le Figaro – novembre 1987)

Vainqueur de la lutte pour l’indépendance, il avait choisi de se réconcilier avec la France et de prêcher aux Arabes le compromis avec Israël. Mais il n ‘a pas su partir.

Bourguiba, disait de Gaulle, a eu « le courage de prendre rendez-vous avec l’Histoire ». Ce rendez-vous, c’était l’indépendance de la Tunisie. Et c’est à la France qu’il dut l’arracher : trente-trois années de luttes émaillées de persécutions et de prison. Car c’est dès 1922 – il a dix-neuf ans, il est encore lycéen – qu’il s’engage politiquement en s’inscrivant au parti destourien et qu’il proteste contre l’interdiction d’un journal par les autorités françaises.

Pourtant, ce septième enfant d’une famille de petits-bourgeois de Monastir, né en 1903, est pétri de culture française. Il a fait toutes ses études au lycée Carnot de Tunis. Il y passe son baccalauréat en 1924. Puis il monte à Paris où, durant trois ans, il est étudiant à Science-po et a la faculté de droit. Ses diplômes acquis, il retourne en 1927, à Tunis où il s’inscrit au barreau.

 

Le combattant suprême

Le vieux Destour, parti indépendantiste, se perd dans les palabres et les débats théoriques. Pour ce tempérament ambitieux, nationaliste actif et réaliste, cela ne suffit pas.

En mars 1934, c’est la scission avec le vieux parti. Il fonde le sien, le Néo-Destour, qui provoque l’enthousiasme et les réactions de la Résidence.

Première arrestation le 3 septembre 1934, et déportation dans le Sud, à Borj-Lebœuf. C’est le Front populaire qui le libère en 1936 Seconde arrestation en 1938.

Après la défaite française en 1940. Mussolini qui guigne la Tunisie, fait pression sur le gouvernement de Vichy et le fait libérer en 1943. Bourguiba rentre à Tunis mais refuse toute négociation avec l’Axe. Ses contacts avec les Alliés, puis avec la France libérée, le décevront. De 1945 à 1949, il est au Caire où il constate l’irréalisme des dirigeants arabes.

A son retour à Tunis, rien n’a changé et il décide de reprendre la lutte. A partir de 1950, les événements s’accélèrent. Dans les milieux politiques français, il plaide la cause de l’autonomie interne : encore un dialogue de sourds. La résistance s’organise et Bourguiba retourne en prison, de 1952 à 1954.

Après Dien Bien Phu, voici que dans son discours de Carthage, Mendés-France, le 31 juillet 1954, accepte officiellement une autonomie interne à négocier. Bourguiba, en sa qualité de combattant suprême, accepte de son côté de donner l’ordre aux fellaghas tunisiens de remettre leurs armes.

Jour de gloire et de liesse quand, le 1er juin 1955, le « Combattant suprême » arrive en baie de Tunis à bord du Ville d’Alger. Le peuple tout entier, en délire, acclame « son père » et son libérateur. Ce retour historique restera le vrai symbole et la fête nationale tunisienne. L’indépendance, le 20 mars 1956. La disparition de la vieille monarchie beylicale, et l’élection de Bourguiba à la présidence de la Ré publique, le 25 juillet 1957 seront presque considérées comme des formalités.

Avec intelligence, il s’attacha à fonder un véritable parti politique et un état de type moderne, bien que son tempérament, son autoritarisme l’eussent porté à une personnalisation excessive du pouvoir.

Le temps des épreuves n’est pas terminé. Sur le plan intérieur, il s’oppose bientôt à son lieutenant Salah Ben Youssef, partisan d’une politique radicale. Celui-ci veut notamment rompre les relations spéciales entre Paris et Tunis au profit d’une intégration plus poussée avec le monde arabe. Vaincu Ben Youssef prend la fuite. Il est assassiné en 1961 à Francfort. Exception pour un personnage qui a toujours évité de faire couler le sang, le crime sera attribuée à l’entourage de Bourguiba.

 

Face à de Gaulle

Sur le plan extérieur, Bourguiba comme sa plus grave erreur à propos de Bizerte où la France contrôle toujours la grande base aéronavale. En juillet 1961, le « Combattant suprême » engage l’épreuve de force. Mais Bourguiba s’est trompé de République : la fai­blesse de la quatrième n’est plus qu’un souvenir. De Gaulle riposte par les armes.

La décennie qui suit sera celle de la plénitude. Bourguiba est le guide incontesté. Il peut s’enorgueillir de succès indéniables Les institutions sont stables, l’économie prospère. La Tunisie, carrefour culturel de l’Orient et de l’Occident, est citée en exemple.

La diplomatie de Bourguiba se ramène à cette formule : « Un grand pragmatisme au service d’une grande idée. » Il a manifesté sa modération dans les affaires de Palestine en souscrivant en juillet 1982, à l’appel de son ami Pierre Mendès France, pour la recherche d’une paix entre Palestiniens et Israéliens. Mais dés 1965, il avait dit : « Je propose une solution sans vainqueur ni vaincu. »

Tunis est devenue la ville où, discrètement, les Arabes déchirés par leurs querelles viennent renouer un dialogue ou préparer des rendez-vous au secrétariat de la Ligue arabe. Chassé de Beyrouth après l’invasion israélienne, Yasser Arafat – le patron de l’OLP – fait de Tunis la « capitale – de la diaspora palestinienne.

De quand faut-il dater le moment où la mégalomanie commence à ternir la clairvoyance ?

De l’époque où il rompt l’éphémère union de janvier 1974 avec la Libye de Kadhafi ? Wassila ben Ammar, sa seconde femme, dite « la Glorieuse », épousée en 1962, l’a pressé de revenir sur cette funeste fusion. Il y consent mais il fait porter le chapeau à son ministre des Affaires étrangères, M. Masmoudi qui doit s’exiler.

La situation se dégrade En janvier 1978, une grève déclenchée par le syndicat UGTT se solde par une cinquantaine de morts. L’État d’urgence est décrété.

Il y a un tournant qui coïncide avec la nomination du nouveau premier ministre, Mohamed M’Zali, quand, en novembre 1980, le président à vie gracie la plupart des syndicalistes condamnés après les émeutes de 1978. Libéralisme et démocratie : c’est le nouveau mot d’ordre bourguibien. Les partis d’opposition vont être tolérés. On promet que la campagne pour les législatives de novembre 1981 sera parfaitement « démocratique ». Las… les résultats de cette consultation sont totalement faussés par les manipulations. L’opinion publique, un moment intéressée, retombe dans l’apathie.

Janvier 1984 : voici les émeutes du pain. Appliquant sans prudence et sans discernement les recommandations du FMI sur la vérité des prix, on a brutalement doublé le prix de cette denrée de base. Fureur populaire !

Le 10 juin 1985, celui qui est devenu, à quatre-vingt-deux ans, le doyen des chefs d’Etat africains passe par Paris en visite de courtoisie auprès de François Mitterrand avant de se rendre en voyage officiel aux Etats-Unis. Les caméras occidentales, moins indulgentes que les objectifs tunisiens, nous restituent un petit homme parcheminé, raide, que l’on soutient pour s’asseoir, pour monter une marche.

 

Une place dans l’Histoire

Cette fin de règne qui s’éternise offre le mauvais divertissement d’une cour royale où se choquent les intrigues de palais et les luttes d’influence entre les divers clans.

C’est le moment où les têtes les plus hautes vont être tranchées : à commencer par celle de Habib Bourguiba junior, dit familièrement « Bibi », le fils d’un premier mariage avec une Française. Cet ancien ministre des Affaires étrangères qui passe pour un homme sans brio, mais sensé, avait conservé le titre envié de «conseiller spécial». Wassila, qui avait réclamé une révision de la Constitution, le suit de peu dans la disgrâce. Dans la même charrette, il y a M’Zali.

Le ménage est fait Les Tunisiens commentent : « La vieille garde a été chassée par la bande des quatre. – Ce sont trois nouveaux proches et une femme, Saida Sassi, soixante-cinq ans, nièce du président.

Rachid Star, le nouveau premier ministre, ne figure pas dans cette « bande ». Il ne sera qu’un dauphin très temporaire.

Entre-temps, le péril intégriste monte, illustrant le réveil de l’Islam, les manifestations se multiplient. En août dernier, en pleine saison touristique, des hôtels sont la cible d’attentats à l’explosif. Accusés de terrorisme, quatre-vingt-dix militants passent en jugement. Deux d’entre eux sont condamnés à mort et exécutés.

Le 2 octobre. Bourguiba renvoie Sfar. Zine el-Abidine Ben Ali devient premier ministre.

Pour mesurer la place dans l’histoire de Habib Bourguiba, peut-être faut-il remonter le temps et faire deux plans fixes sur deux événements cruciaux. D’abord, le 13 août 1956. avant même la proclamation de la république, il avait proclamé l’indépendance de la femme

II a été le premier à interdire la répudiation et la polygamie, à donner à égalité aux deux époux le droit de divorce, à favoriser le planning familial et, sous certaines conditions, l’avortement.

Ensuite, en 1964, il a osé un geste inouï à la télévision. En plein Ramadan, ii boit ostensiblement un verre de jus de fruit, en expliquant que ce n’est pas un défi à la religion, mais aux anachronismes qui empêchent les pays musulmans de réussir l’indispensable mutation technologique.

Deux initiatives audacieuses qui ont eu des retentissements – et des conséquences – bien au-delà de la petite Tunisie. Elles interpellaient le monde arabe en son entier, l’obligeant à prendre le tournant du XXIe siècle, à concilier tradition islamique et modernisme.

Pierre BRANCHE

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