Dans les coulisses diplomatiques de la bataille de Bizerte

Commémoration de la Fête de l’évacuation — Témoignage

Dans les coulisses diplomatiques de la bataille de Bizerte

 

La Presse du 15-10-2016

 

Tahar Belkhoja était chargé d’affaires à l’ambassade de Tunisie à Paris quand se déclencha la bataille de Bizerte. Il apporte dans cet article son témoignage et livre quelques confessions de Bourguiba et de De Gaulle
Bizerte fut le point d’incursion de l’armée française en Tunisie. C’était le 2 mai 1881. Le protectorat nous fut imposé dix jours plus tard. Jules Ferry proclamait alors : « Ce Lac de Bizerte valait bien, à lui seul, la possession de toute la Tunisie ». Dès 1913, Bizerte était incluse dans la Sixième zone maritime française avec Mers el Kébir en Algérie et Toulon en France.
En 1942, sous le régime de Vichy, les deux directeurs français des finances et des travaux publics en Tunisie proclamaient Bizerte comme un « port français ne faisant pas partie du territoire tunisien ». Cette décision ne sera abrogée qu’en février 1958 par l’Assemblée nationale tunisienne.
A la suite du bombardement de Sakiet Sidi Youssef, l’évacuation de Bizerte devenait une exigence politique, la désinvolture française étant sans limites. Le Général Massu prédisait de « coucher avec ses bottes dans le lit de Bourguiba ».
La crise politique finit par faire chuter le gouvernement Gaillard et ramener le Général de Gaulle au pouvoir.
Dans la foulée, le 17 juin 1958, nous signons un accord stipulant l’évacuation de toutes les casernes françaises en Tunisie, à l’exception de Bizerte.
Un an après, le 17 juin 1959, Bourguiba nous surprend par un discours extravagant à l’Assemblée nationale. « J’estime, disait-il, qu’on peut accepter une base française si cette occasion peut hâter la paix en Algérie ». Pas de réponse française, les deux hommes continuèrent à se mesurer à fleuret moucheté. Nationalistes jusqu’à l’exaltation, visionnaires hors du commun, énigmatiques, mais rigoureux.
De Gaulle voulait réussir la décolonisation à l’instar de Mendes France. Le succès du référendum en France confortait le général de Gaulle dans sa stratégie algérienne. Bourguiba, qui voulait en connaître les aboutissants, décida de m’envoyer comme chargé d’affaires à Paris,
Pour Bourguiba, il fallait aider à en finir avec la guerre d’Algérie qui bloquait toute évolution dans la région. Il espérait aussi faire accepter par la France le principe de l’évacuation de Bizerte et de sa reconversion économique et lui éviter ainsi toute autre implication. Bourguiba voulait surtout exercer le droit de la Tunisie à récupérer le reste de son territoire jusqu’à la borne 233 à l’extrême sud du pays, et à bénéficier du Sahara et de ses potentialités.
Ainsi, comme l’écrivait Jean Daniel, « deux grands chefs d’Etat se sont-ils rejoints dans la confiance qu’ils ont en leur étoile, de la conscience d’être des prédestinés de leurs nations ».
De Gaulle s’obstinait à revendiquer la responsabilité de la défense de la Méditerranée sous l’égide de l’Otan et avec la dynamique des bases maritimes et aériennes : Bizerte, Mers el Kebir et Toulon.

L’obsession de la puissance atomique
Georges Pompidou, intime du général de Gaulle, soutenait que Mers el Kébir était le « le Gibraltar de la France. Le cas échéant et la conjoncture aidant, Bizerte pourrait devenir aussi l’enclave française en Tunisie. De plus, de Gaulle était traversé par l’obsession que la France devait devenir rapidement une puissance atomique. En conséquence, il décida de se délaisser de ses bases marocaines qui n’ont plus de valeur stratégique.
Ce fut le branle-bas à Tunis. Behi Ladgham interpelle le représentant français. Ma démarche à Paris sera vaine. Bourguiba est contrarié et affecté, n’admettant pas que la France puisse faire cette offrande au Maroc, et lui refuse le principe de l’évacuation de Bizerte.
En février 1960, la France expérimentait sa première bombe atomique au Sahara qui devenait ainsi un espace vital. Les essais nucléaires devaient durer jusqu’en 1965. D’où l’engouement, mordicus, pour un Sahara exclusivement français ou du moins impliquant tous les riverains. Pour Bourguiba, il fallait se positionner et ne pas être dépassé par une évolution qui pouvait déterminer en son absence le destin de toute la région. Il tint un discours, le 5 février 1959, où il revendiquait sa part du Sahara, la France ne pouvant s’octroyer seule cet espace africain.
Ce fut l’éclat politique. Le 1er février 1961, après le dîner diplomatique et majestueux à l’Elysée, De Gaulle me reçoit en aparté et me transmet une invitation au Président Bourguiba à le rencontrer à Paris.

Rambouillet
Le 27 février, le président de la République française accueille le chef de l’Etat tunisien au Château de Rambouillet. Bourguiba, bombant le torse, s’exclamait : « Avec cet éléphant, il faut que nous nous obligions à rester calme. Cinq heures de tête à tête, dont deux au déjeuner seul à seul. On évoqua Bizerte rapidement, mais sans acrimonie. De Gaulle maintiendra sa position initiale : « Dans le cadre de la défense du monde libre, nous devons bénéficier de la libre et entière disposition à Bizerte ». De Gaulle écrira dans ses mémoires que « Bourguiba accueillit avec déplaisir cette fin de non-recevoir ». Après les entretiens, les deux présidents étaient des carpes, muets et hautains. Nous ne saurons l’essentiel de leurs conciliabules, que plus tard par des bribes, des indiscrétions, et enfin par les écrits de De Gaulle.
Le diner était apolitique, mais les deux chefs d’Etat jonglaient avec leurs bravades. Je retiendrai cette envolée du Général : « Les guerres passent. Vaincus, vainqueurs, cela ne veut rien dire. Il n’y a que la mort qui soit victorieuse ». Pour sa part, Bourguiba se contenta d’évoquer quelques prouesses personnelles. Rambouillet restera le souvenir d’une rencontre autant épique que majestueuse, mais sans conclusions tangibles.
Bourguiba devait donc réactualiser sa stratégie. Il voulait recompter ses billes. En mai 1961, il se rend aux Etats-Unis. Kennedy le reçoit fastueusement, mais lui conseille la prudence pour Bizerte, l’Occident étant préoccupé par les provocations soviétiques à Berlin.

La guerre de Bizerte 
En juin 1961, c’était l’incident et le plus grave. Le rallongement de la piste d’atterrissage de la base de Sidi Ahmed à Bizerte pour accueillir les nouveaux Mistral à la place des avions des années 1950. Ladgham à Tunis et moi-même à Paris attirions gravement l’attention de la France: Bizerte devait être évacuée et non pas évoluer, encore plus, en base militaire au service de la puissance atomique. La réponse française fut rituelle et dilatoire. Tout va alors s’accélérer. A Bizerte, dès le 1er juillet, la tension montait. Près de six mille jeunes destouriens bloquaient la région. Le 7 juillet, j’accompagnais Abdallah Farhat, l’émissaire du Président tunisien, De Gaulle nous reçoit debout pendant quelques minutes. Le message écrit réitérait notre demande « d’une négociation sur le principe et pour un calendrier d’évacuation… » Ce n’est que le 13 juillet que le représentant français remet une réponse verbale au message écrit du Président tunisien, et ce, contrairement aux normes diplomatiques. On y lisait notamment que « la France refuse de négocier dans une atmosphère de pression ». A Tunis, le paroxysme était à son apogée. Des milliers de manifestants, sans armes et les mains nues, vociféraient en face des militaires français lourdement armés.
Le 17 juillet, Tunis lance son ultimatum pour un blocus de la base et l’occupation de la borne 233. C’est la rupture politique. Aux Affaires étrangères à Paris, après l’échange officiel avec l’ambassadeur de Gueringaud, nous demeurons debout, penauds et affligés. Nous n’avions plus rien à nous dire.
Le 19, nous interdisons le survol de notre territoire. L’amiral de la base, fortifié par l’apport inouï de l’armée française d’Algérie, lança ses opérations « Bouledogue, puis Charrue Longue ». C’est l’engrenage. Le massacre advint inexorablement. Ce fut une guerre éclair, la plus atroce, la plus meurtrière, la plus abominable. Des chiffres fantaisistes sont avancés sur le nombre de victimes. Le rapport secret de l’amiral Amman fait état, du côté français, de 27 tués et 128 blessés. Et pour la Tunisie, de 700 tués. Les archives nous révéleront la vérité.
Le 22 juillet, les relations diplomatiques sont rompues. A mon retour le jour même à Tunis, je retrouvais immédiatement Bourguiba, arpentant le préau du Palais. Ce fut sa plus belle confession : « C’était la dernière querelle avec la France. Elle nous a coûté cher, mais c’est le prix de la délivrance. »
Jean Daniel écrira cet épitaphe : «Bourguiba, comme De Gaulle, devait très vite prouver que l’avenir peut être impunément injurié, que le sang sèche vite, et que le sort des peuples se réduit souvent au caprice des héros ».

Tahar Belkhodja (Ancien ministre)

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