Entretien Bourguiba et Raoul Duval – 2 Juin 1961

 M. Raoul-Duval, chargé d’affaires de France à Tunis,

Au Ministère des affaires étrangères

Tunis, 2 juin 1961, 16h 30

Au cours de la réception qu’il a donnée à l’occasion de la fête nationale, M. Bourguiba m’a prié de retarder de quelques heures mon voyage à Paris. Il voulait, m’a-t-il dit, m’entretenir de questions importantes avant mon départ pour la France. J’ai donc été reçu ce matin, en présence de MM. Mokkadem et Masmoudi, par le chef de l’Etat. Ce dernier a tenu à donner à cette conversation un caractère détendu et cordial et n’a cessé de s’exprimer sur un ton très modéré.

Il m’a d’abord indiqué qu’après sa visite à Rambouillet, dont il conservait le meilleur souvenir, il lui paraissait s’être produit dans les relations franco-tunisiennes un « gel » dont il n’arrivait pas à comprendre les raisons. Il avait un moment pensé que son voyage à Washington1 provoquait quelque irritation à Paris ; il avait en vain cherché d’autres motifs et il avait été très étonné d’apprendre par M. Belkhodja que l’affaire de La Marsa continuait à peser d’une manière générale sur nos relations. En particulier, nos deux pays n’avaient toujours pas procédé à un échange d’ambassadeurs.

J’ai répondu que notre volonté de coopération ave la Tunisie, telle qu’elle avait été affirmée à Rambouillet, n’avait aucunement affectée par la question du mur.

Revenant sur cette affaire et la reprenant à ses débuts, le Président a souligné que le gouvernement tunisien avait agi comme il l’a fait parce que le gouvernement français ne s’était pas prêté à la discussion en vue de parvenir à un accord. J’ai remis immédiatement les choses au point en soutenant que nous avions été placés devant un fait accompli : le Président s’est alors tourné vers M. Mokkadem avec un air interrogateur ; ceci m’a donné à penser qu’il n’avait pas été, à l’époque, très exactement informé sur ce point.

En tout cas, a enchaîné M. Bourguiba, le gouvernement tunisien s’était efforcé de régler au mieux l’incident ; il avait tout récemment fait un effort pour nous donner satisfaction à la fois sur le plan moral et matériel. Mais le chargé d’affaires de Tunisie à Paris venait de lui signaler que l’expression des regrets telle qu’elle figurait sur le dernier projet de notre n’était pas assez marquée et qu’il y avait toujours là un point de désaccord.

Le chef de l’Etat m’a dit qu’il déplorait d’autant plus vivement cet état de choses que la question du mur n’était pas à la mesure des graves problèmes qui se posaient aujourd’hui en Afrique.

« Je suis, a-t-il déclaré en substance, très inquiet de l’évolution des choses en Afrique du Nord. Les Algériens prennent l’habitude de s’aligner de plus en plus fréquemment sur la République arabe unie et les pays de l’Est. Au cours des conférences du Caire et de Casablanca, comme à l’occasion de certaines manifestations qui se passent en Tunisie même, notamment la visite actuelle d’une délégation de femme chinoises et soviétiques, le G.P.R.A. ne cesse de marquer sa solidarité avec les représentants des groupes communistes. Le F.L.N. leur laisse entendre que ce sont eux maintenant les vrais amis sur lesquels on peut compter. En Egypte et au Maroc, on dit couramment que Bourguiba manque d’efficacité dans la cause de la lutte contre le colonialisme. Alors, que va-t-il se passer dans le Maghreb ? Dans le royaume chérifien, la situation est incertaine et nos relations altérées par l’affaire mauritanienne ; quant aux Algériens, sont-ils capables de dominer leurs problèmes ? A quelle influence vont-ils céder ? L’attitude de la Tunisie à l’égard du problème algérien est, elle sans équivoque. Je viens d’en donner le témoignage le plus éclatant en prenant, en toute conscience, la position que vous savez à propos de la trêve unilatérale décidée par le gouvernement français. Mais ce dernier doit comprendre que cette position est difficile à tenir. J’entends néanmoins ne pas m’en départir parce qu’elle est honnête.

« Si je ne suis pas soutenu, a poursuivi en substance M. Bourguiba, toute l’Afrique du Nord comme la Tunisie elle-même risquent d’être entraînées dans le chaos. Que fait la France pour aider mon pays ? Il est absolument nécessaire que, sur le plan politique, une coopération solide soit établie entre nous ».

Evoquant le contentieux franco-tunisien, le Président a souligné combien les choses seraient facilitées si notre attitude s’assouplissait tant en ce qui concerne Bizerte que les frontières du Sud. Il ne demandait pas de grandes concessions de notre part, mais plutôt un infléchissement de nos positions qui, pensait-il, le consoliderait et renforcerait ainsi la défense de nos intérêts communs.

Revenant, en conclusion, sur l’affaire de La Marsa, M. Bourguiba m’a indiqué qu’il ne pouvait concevoir qu’une question de rédaction puisse faire obstacle à la normalisation de nos rapports, alors que tant d’intérêts supérieurs et de problèmes fondamentaux intéressant nos deux pays étaient en cause.

En terminant, M. Bourguiba a déclaré qu’il avait, avant mon départ pour la France, cru devoir me confier ses inquiétudes pour que je vous en fasse part.

1 Le chef de l’Etat tunisien s’était rendu les 1er et 2 mai au Canada, puis du 3 au 13 aux Etats-Unis et du 16 au 19 en Grande-Bretagne. Il avait eu plusieurs entretiens avec le président Kennedy à Washington le 3 mai ; lil avait le lendemain rendu hommage, devant les deux Chambres du Congrès, au soutien que la nation américaine avait apporté à l’indépendance de la Tunisie et mis l’accent sur l’amitié qui unissait les deux pays. Il avait traité le 5 mai devant le National Press club de la décolonisation et de l’aide aux pays sous-développés. Négociations sur la base de l’autodétermination en Algérie, nécessité d’une décolonisation générale en Afrique soutien de l’action de l’O.N.U au Congo et respect par les Etats-Unis de la politique de non-alignement de la Tunisie, tels étaient les principaux thèmes sur lesquels les présidents Kennedy et Bourguiba avaient affirmé leur identité de vues dans le communiqué publié à la fin de leurs entretiens. Le sujet de l’aide financière américaine à la Tunisie avait été également abordé et l’envoi d’une mission d’experts de l’I.C.A. avait été décidé. La journée du 12 mai à New York avait été consacrée aux Nations Unies : le Président tunisien avait proclamé à nouveau son attachement à l’organisation internationale. Voir également ci-dessus le n°237.


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