Bourguiba : Lucidité et Courage – Habib BOULARES

 

 

Lucidité et Courage

Par Habib BOULARES Ancien Ministre

 

Si je devais décrire la personnalité complexe de Bourguiba par deux mots, j’opterais sans hésitation pour: lucidité et courage. Il avait toujours su, même après avoir commis des erreurs de choix tactique, analyser d’une manière réaliste les situations qui se présentaient, en tirer les conclusions qui s’imposaient et y faire face en rejetant courageusement tous les extrémismes. L’affaire de Jéricho en fut une illustration dramatique.

Le 3 mars 1965, je n’étais pas présent à Jéricho, au camp de réfugiés où le Président de la République Tunisienne, Habib Bourguiba, entreprit de corriger la trajectoire de ses frères. Je débarquai au Liban, le 8 mars, dans un climat chargé d’électricité. L’atmosphère était lourde. Les membres de la délégation tunisienne avaient le visage fermé et s’interrogeaient sur la suite du voyage; le Président lui-même était à cran. Reçu au camp de Jéricho, il avait improvisé une allocution dans laquelle il avait dit aux réfugiés qui le fêtaient: « II est facile de se livrer aux surenchères verbales et de se laisser guider par la passion. Il est plus difficile d’emprunter les voies qu’indiqué la raison. S’il s’avère que nous ne pouvons pas vaincre l’ennemi et le rejeter à la mer, alors il faut adopter une autre démarche à côté de la lutte armée et faire ce que la sagesse, l’adresse et l’habileté commandent avec ce que cela implique d’audace et de manœuvre, d’offensive et de retraite stratégique….C’est parce que nous avions abandonné la politique du tout ou rien que nous avons pu aboutir à l’indépendance de la Tunisie…Si nous avions- en Tunisie- refusé les demi-solutions, comme les Arabes avaient rejeté le Livre Blanc britannique et le plan de partage de l’ONU- ce qu’ils ont, d’ailleurs, regretté, après nous   ne   serions   pas, aujourd’hui, libres ».

En fait, le discours de Jéricho procédait par allusion; il était une leçon de commandement que n’aurait pas désavoué Machiavel. Il énumérait les qualités du chef avec des sous-entendus. On peut comprendre que ce langage fût mal pris. On peut aussi le prendre autrement, comme une invitation aux Palestiniens de maîtriser leur destin et de faire preuve d’audace politique. Tout son discours était dicté et illustré par sa propre expérience. L’incident, pour grave qu’il fût, aurait pu en rester là. En fait l’allocution de Jéricho n’était même pas prévue au programme; c’était une visite à un camp de réfugiés; mais devant l’accueil chaleureux qu’il y avait reçu, Bourguiba n’avait pas résisté à l’envie de donner une leçon de « Bourguibisme ». Le lendemain, la rencontre prévue avec des élites palestiniennes se passa sans incident. Le 6 mars, ses propos de Jéricho ayant déjà été enflés et commentés par les journaux, il tint une conférence de presse à Jérusalem dans laquelle il crut mettre un terme à la polémique déclenchée en réaffirmant ce qui avait toujours été la position tunisienne: « Cette tragédie est le résultat à là fois des actions sionistes et des fautes commises par les chefs arabes d’an tan…C’est une question coloniale…Elle doit être traitée de part et d’autre comme telle…Nous ne cherchons pas à persécuter les Juifs qui ont vécu avec les Arabes en paix durant des siècles et nous sommes prêts à coopérer avec eux sur la base du respect mutuel…La responsabilité de définir la solution à apporter au problème palestinien incombe aux Palestiniens eux-mêmes le rôle de la Tunisie, comme celui des autres Etats arabes c’est de leur offrir aide et assistance ». Un point, c’est tout.

C’était compter sans cette caisse de résonance assourdissante qu’était le Beyrouth des années soixante. Imaginez cinquante-quatre quotidiens martelant les idées de toutes les tendances arabes, mais également anglaise, américaine, soviétique et j’en passe. Quand Bourguiba arriva le 7 mars au Liban l’atmosphère était déjà obscurcie par les premières fumées de l’incendie. En quatre jours elle devint irrespirable; et, lorsque le Président tunisien tint sa conférence de presse le 11 mars à Beyrouth, ses rapports avec la presse arabe avaient déjà pris l’allure d’une guerre déclarée…

…La conférence de presse fut bien plus importante que toutes les déclarations précédentes. Je reprends, ici, des phrases extraites du compte rendu officiel publié à Tunis: « Mes prises de position sur la question palestinienne, a dit Bourguiba, ne datent pas d’aujourd’hui. En 1946, déjà, j’ai obligé Azzam Pacha (secrétaire général de la Ligue arabe) à laisser une délégation maghrébine que je présidais, témoigner devant la commission d’information anglo-américaine sur la Palestine, venue écouter les dirigeants arabes au Caire. J’ai toujours dit que l’affaire palestinienne doit être traitée comme une affaire coloniale. J’ai fait connaître mon point de vue à New York, à Londres, en Scandinavie et récemment, au sommet arabe. J’ai préconisé d’adopter une nouvelle démarche. Je dis ce que je pense. Je n’impose rien à personne. J’ai fait référence au cas tunisien; j’ai cité l’exemple de l’Algérie. Nous avons recouvré nos droits nationaux en Tunisie parce que nous étions seuls à nous battre. Nous n’avons reçu aucune cartouche du Liban, d’Egypte, de Palestine, de Libye ou d’ailleurs. Nous pensons que notre méthode mérite considération devant l’échec avéré de la politique du tout ou rien. Je n’ai pas d’objection contre la poursuite en Orient de la politique actuelle. Mais avec quelle force pourriez-vous détruire Israël? Ni la situation du  monde arabe ni l’environnement international ne vous le permettront. J’aurais pu, devant les réfugiés, à Jéricho, scander comme vous le faites:  » Nous serons de retour en Palestine! De retour! De retour! » C’eut été de la tromperie, de l’hypocrisie. J’ai fait état d’une expérience vécue qui a l’avantage de se conformer à la légalité internationale et de mettre l’opinion publique mondiale du côté de ceux qui se battent pour leurs droits. Continuons à nous cramponner aux positions actuelles, et nous nous retrouverons dans dix-sept ans au même point. En disant cela à Jéricho, je n’ai pas enregistré la réaction hostile que je lis dans la presse libanaise qui estime que la politique des étapes peut résoudre tout autre problème que celui de la Palestine. »

C’était rude, mais ce n’était pas fini! Un journaliste d’origine palestinienne l’interpella: « Nous n’avons pas affaire, en Palestine, dit-il, au même type de colonialisme. Le sionisme est un colonialisme de peuplement bien plus terrible que ce que vous avez connu en Afrique du Nord! »

« Quelle solution proposez-vous? » lui demanda Bourguiba.

_ »La guerre de cent ans », répondit le journaliste.

_« Et après cent ans, si vous n’obtenez pas de résultat? »

_ »De nouveau cent ans, jusqu’à ce que les moyens arabes triomphent des moyens colonialistes y compris ceux de l’Europe et de l’Amérique! »

Bourguiba haussa les épaules et dit:  » Voyez-vous, la différence entre nous, c’est que vous vous contentez de dénoncer l’illégitimité d’Israël et de proclamer la nécessité de recouvrer les droits spoliés. Moi, je suis à la recherche du moyen de parvenir au but. Vous dites nous attendrons cent ans! En vérité vous vous déchargez de vos responsabilités  sur les trois ou quatre générations futures! »

A un autre journaliste qui voulait que la Tunisie rompît avec l’Allemagne qui s’apprêtait, alors, à reconnaître Israël, Bourguiba répondit:  » Vous n’avez pas rompu avec l’Afrique! Commencez par convaincre ceux qui viennent à peine de sortir de l’ère coloniale de ne pas établir des liens avec Israël. Trente Etats africains sur trente-cinq indépendants ont reconnu l’Etat hébreu. Pourtant vous ne demandez à personne de rompre les relations avec eux. Alors pourquoi ce traitement spécial appliqué à l’Allemagne? »

Le compte-rendu, pudiquement, ne fait pas mention d’un autre commentaire sur la même question Secoué par un rire sardonique, le Président tunisien dit » La demande de se priver des avantages des relations avec l’Allemagne me rappelle l’histoire du monsieur à qui on apprend que sa femme le trompe et qui décide de se couper le sexe »!

L’ambiance n’était pas aux amabilités. Les rires étaient nerveux. Le doyen des journalistes Le regretté Aflf Tibi ne put que mettre fin à la réunion en remerciant Bourguiba de sa franchise. Tout le long de cette conférence mémorable, j’étais assis derrière le Président. Je ne voyais pas son visage, mais je voyais sa nuque raidie et ses épaules ramassées. Il ne se privait pas de faire, à son habitude, des gestes larges des deux bras et avançait son buste comme un taureau dans l’arène. La conversation que j’eus ensuite avec les journalistes que je connaissais ne me laissa aucun doute sur leurs réactions et les articles qui se préparaient. Mon ami Ahmed Ben Arfa, alors ambassadeur de Tunisie à Beyrouth qui voyait tous ses efforts pour réussir la visite de Bourguiba anéantis, me rappelle aujourd’hui que je lui avais déclaré:  » Dieu en sa toute puissance  n’arrêtera plus la polémique déclenchée! » Entre Bourguiba et le Moyen Orient le schisme était consommé, l’anathème jeté, la guerre déclarée.

Pourquoi? Après tout, la Tunisie n’étant pas un pays de la ligne dite de front, ne risquait pas, en l’espèce, de mettre en application la démarche de Bourguiba. Lui-même avait répété, à plusieurs reprises, dans sa conférence, qu’il ne faisait que donner un avis, sans chercher à l’imposer. On pouvait en rester là.

Non! En vérité, Bourguiba provoquait un véritable séisme sur la scène arabe. Dans la bouche d’un chef d’Etat arabe, ce qu’il avait dit revenait à prononcer la nullité des efforts entrepris depuis 1947 à savoir: – la prise en charge de la cause palestinienne par l’ensemble des pays arabes, et non par les Palestiniens eux-mêmes; – le rejet de tout plan de partage, et par voie de conséquence le refus de la décision du Conseil de Sécurité; – la non reconnaissance d’Israël, et le refus de toute idée de négociation; -l’attachement obsessionnel à la solution militaire. Adopter la ligne de Bourguiba revenait, par voie de conséquence, à tourner le dos à cette politique-là

…Bourguiba avait dit: dans dix-sept ans, nous nous retrouverons au même point En effet, dix-sept ans s’étaient, en 1965, écoulés depuis la guerre de 1948. Il se trompait, lourdement. Deux ans seulement après l’esclandre de Beyrouth, les Arabes s’étaient trouvés dans une situation qu’ils ne pouvaient même pas imaginer en cauchemar…. Mais la blessure provoquée par les propos de Bourguiba était profonde. Même aujourd’hui, trente-cinq ans après, les maximalistes de l’époque ne se sont pas manifestés à sa mort, alors que tout le monde négocie avec Israël!

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