Interview Beji Caid Sebsi

Entretien Béji Caid Sebssi par Camau et Geisser

 

Habib Bourguiba la tace et l’héritage

 

…Abordons la question de la politique socialiste :

En octobre 1964, le parti a tenu son congrès à Bizerte. C’est à cette occasion que s’est opéré un changement et que Ben Salah a eu son mot à dire. Il a présenté le rapport politique au congrès, organisé par l’un de ses amis, Hédi Baccouche, alors gouverneur de Bizerte. Lors du congrès, on a changé la structure du parti destourien. Celui-ci avait toujours été un parti démocratique. Toutes les structures étaient élues : comités de cellules, fédérations, Conseil national, Bureau politique. À Bizerte, nous avons opéré des changements radicaux qui expliquent le dérapage intervenu par la suite. Les garde-fous n’existaient plus et le parti n’était plus un parti démocratique.

Mais le Néo-Destour avait déjà une commencé une réforme. Le Congrès de Sousse en 1959 avait entériné une suppression des fédérations.

C’est vrai, mais on a procédé par étapes, comme pour l’indépendance. Les changements se sont opérés surtout à partir de Bizerte. On a créé un Comité central, formé pour moitié d’élus et de cooptés (les membres du gouvernement étaient membres de droit du Comité central). De plus, le bureau politique était désormais désigné par le président parmi les membres du Comité central, qu’ils aient été élus ou cooptés. Ainsi, le président pouvait-il nommer au Bureau politique un ministre qui n’avait jamais les pieds dans une cellule et ne connaissait rien du parti. Par ailleurs, à l’échelle régionale, les Comités de coordination, en principe émanations des cellules, avaient un secrétaire général non pas élu mais désigné par la direction du parti. Bien plus, le gouverneur, représentant de l’État, représentait également le parti et présidait le Comité de coordination. Il y a donc eu une confusion des structures propice aux dérapages et aux pertes de contrôle. Ahmed Ben Salah, devenu premier secrétaire général adjoint à la mort de Taïeb Mehiri, s’adressait directement aux gouverneurs, autorités du parti et de l’État, sans le passage par le ministère de l’Intérieur.

Qui a inspiré la réorganisation du Parti ?

C’est Ben Salah qui en a été principalement l’inspirateur.

L’argument qui était donné était-il un argument d’efficacité ?

Oui, à tel point que chaque fois qu’un problème se posait, on confiait la responsabilité du secteur à Ben Salah. C’est comme cela qu’il est devenu ministre de l’Économie, des Finances, du Plan et même de l’Education nationale.

Il y a eu une série d’incidents liés à cette politique socialiste : protestations à M’saken, à Ouardenine… Comment l’appareil politique réagissait-il à ces signaux d’alarme ?

On disait que les protestations étaient le fait de réactionnaires qui refusaient le socialisme alors que nous prétendions apporter le bonheur. Tant que les contestations étaient le fait de gros propriétaires terriens, on pouvait s’en tenir à cette explication. Mais il est arrivé un moment où force était de constater qu’il ne s’agissait plus de cela. À mon avis, le déclenchement du processus de remise en cause de la politique des coopératives est lié à un incident qui s’est produit à Hammamet. Des petits propriétaires de lopins de terre à agrumes, qui avec le quart d’un hectare pouvaient vivre normalement, ne voulaient pas entrer dans les coopératives. Le gouverneur de l’endroit n’a pas été très honnête. Il a arrêté une quarantaine de personnes, en les accusant d’avoir voulu assassiner Ben Salah et le gouverneur. Ministre de l’Intérieur, j’ai demandé que les individus arrêtés soient transférés à Tunis et j’ai chargé la DST de l’enquête. Lorsque le directeur de la DST m’a informé que le fond de l’affaire était tout autre, je suis allé voir ces personnes. Ces agriculteurs m’ont fait part de leur désespoir, comment on les obligeait à renoncer aux lopins de terre qui les faisaient vivre pour entrer dans une coopérative où on leur donnerait un sac de blé tous les quatre mois. Deux seulement m’ont affirmé être disposés à exécuter les responsables de leur malheur. Je suis allé voir Bourguiba, je lui ai livré les éléments de l’affaire et lui ai expliqué en quoi elle était susceptible d’affecter le régime. Il m’a demandé ce que je proposais. J’ai répondu qu’il fallait libérer les intéressés mais pas tous en même temps pour éviter que la position du gouverneur ne devienne intenable. Après réflexion, il a considéré qu’il fallait libérer tout le monde à la fois.

La remise en cause de la politique des coopératives a été le résultat d’un processus évolutif. Ben Salah avait préparé un texte visant à généraliser les coopératives (dont, je me souviens, au tout début, nous avions décidé l’expérimentation dans un seul gouvernorat). Il ne l’a pas imposé mais proposé. Il était alors à Sfax en compagnie de Hédi Baccouche, gouverneur de la région. Il a envoyé le projet à Bourguiba. Celui-ci était furieux non seulement à cause du texte lui-même mais également de la réception grandiose, digne d’un chef d’État, organisée à Sfax par Baccouche en l’honneur de Ben Salah. Il a demandé à Bahi Ladgham de réunir le Conseil de la République pour étudier le texte. Il signifiait ainsi qu’il n’en voulait pas.

Mais il y avait une révolte. A Ouardenine, des destouriens étaient au nombre des protestataires.

Oui, c’est vrai, il y avait eu une forte contestation. Il faut savoir mettre fin à une politique et nous ne l’avons pas su. À Ouardenine, on voulait installer une « unité de production » – on n’utilisait même plus le terme de coopérative. Abdallah Farhat, précisément «l’homme de Ouarde­nine», devait l’inaugurer. Lui-même était favorable à cette politique. Mais les gens du lieu se sont opposés à l’inauguration. Le gouverneur a voulu recourir à la force. D’où jets de pierres, une révolte à la palestinienne. Il a fait appel à l’armée qui malheureusement a tiré et tué une personne. Les choses se sont envenimées parce que les manifestants se sont insurgés contre le fait qu’on les empêchât de relever la dépouille de la victime. Le gouvernement est intervenu, Bahi Ladgham est venu sur place, moi-même également, pour essayer de calmer les esprits. Mais c’était une alerte sérieuse.

 

Et M’saken ?

Ce n’était pas tout à fait la même chose. Il s’agissait de gens qui ne voulaient pas renoncer à leurs oliviers et qui ont exprimé leur désaccord pour leur remplacement par des arbres fruitiers. Mais il n’y a pas eu de mort ni de grave incident. M’saken est traditionnellement une région de gens très conservateurs, très pieux. Il y a eu des islamistes chez eux. Le parti a toujours eu du fil à retordre avec eux et leur animosité.

Ben Salah a été condamné pour cette politique des coopératives. Il est passé en Haute Cour. Mais n’était-ce pas Bourguiba le premier responsable de cette politique ?

Pourquoi cette question ? Il n’y a pas de doute là-dessus. Bourguiba, lui-même, a dit qu’il était responsable, qu’il s’était trompé. Il existe des apparatchiks, des cadres dont on dit qu’ils sont «les hommes de X ». Ceux-là ne veulent pas accepter que Bourguiba puisse se tromper. Bourguiba disait que c’était lui qui donnait les instructions. Sans lui, Ben Salah n’aurait jamais rien pu faire. Un jour, un 24 janvier, dans un discours prononcé à Tunis, à la Coupole, Bourguiba, qui avait le sens de la formule, a déclaré que tout devait faire partie des coopératives, sauf les femmes. Il était responsable, il s’est trompé, comme il l’a reconnu. Par la suite, il est vrai, il a dit: «C’est quand même un homme qui m’a trompé ! » Mais Ben Salah n’est pas moins responsable pour cela mais également les membres du bureau politique à des degrés divers.

Ils ont commencé leurs activités à Paris, puis à Tunis en 1964. En 1966, la police a procédé à de premières arrestations suite à la saisie de leur revue, Perspectives, imprimée à Paris. Les choses se sont envenimées, notamment en 1967 avec l’arrestation de Ben Jennet («l’affaire Ben Jennet ») et surtout en 1968.

J’ai l’habitude d’assumer mes responsabilités. Jusqu’au 5 juin 1967, j’étais responsable, d’abord en tant que directeur de l’administration régionale -j’étais pratiquement le numéro 2 du ministère de l’Intérieur -, ensuite comme directeur de la Sûreté à partir de 1963 et enfin comme ministre de l’Intérieur, à partir de 1965. Mais en juin 1967, Bourguiba a confié la direction générale de la Sûreté à Tahar Belkhodja et ce domaine a échappé à mon contrôle bien que je sois resté ministre de l’Intérieur. J’ai, d’ailleurs, eu récemment une polémique à ce sujet avec T. Belk­hodja, qui dans son livre a présenté une version des circonstances de sa nomination contraire à la vérité. Tout ce qui est antérieur au 5 juin 1967 est de ma responsabilité.

Le 5 juin 1967 a eu pour contexte la « guerre des Six Jours » opposant Israël à l’Egypte, la Syrie et la Jordanie. Le gouvernement tunisien avait sur la question palestinienne une approche différente de celle des dirigeants du Machrek. Bourguiba l’avait exposée lors de sa tournée au Moyen-Orient en février 1965, où je l’avais accompagné en ma qualité de responsable des services de sécurité. Lorsque la guerre a éclaté, le gouvernement tunisien n’a pas réagi avec la célérité requise pour dénoncer Israël et témoigner de sa solidarité avec les pays arabes. Il a tergiversé : Bourguiba était à Carthage, nous ne pouvions prendre position sans le consulter. Les gens sont descendus dans la rue. Au début, ils se bornaient à manifester. Ils se sont amassés devant l’ambassade de Grande-Bretagne, au centre de Tunis, puis ils sont allés devant le Centre culturel américain. Ce jour-là, comme d’habitude, à Tunis, une seule brigade de police était en service. Chaque brigade – elles se relayaient toutes les six heures – comptait 125 agents. Mais, une fois décomptés les personnels malades, en congé ou affectés à des postes de protection des ambassades ou autres bâtiments, il n’y avait, en tout et pour tout, le 5 juin, que 55 policiers en ville. En effet, au ministère de l’Intérieur, nous ne nous appuyions pas principalement sur les forces de police – nous n’en avions pas – mais nous tenions par la force politique, le rayonnement des dirigeants, le parti… Il fallait que le Bureau politique adopte une position et celle-ci a tardé. Les manifestants, lorsqu’ils ont vu qu’il n’)/ avait pas de forces de police devant, ont commencé à jeter des pierres. À la direction du parti, nous avons eu une discussion. Certains étaient partisans de l’utilisation de la force, c’est-à-dire du recours à l’armée.

Qui était partisan de l’utilisation de la force ?

Ahmed Ben Salah, Mohamed Sayah, bien sûr, Allala Laouiti, secrétaire particulier de Bourguiba, peut-être Tahar Belkhodja, qui était le chef de cabinet de Ben Salah. Allala Laouiti m’a téléphoné à ce sujet. Je lui ai fait observer que, pour une affaire de cette nature, il importait que le président lui-même me fît connaître directement sa position. Moi, j’étais contre l’utilisation de la force. J’avais compris qu’au-delà de quelques éléments qui voulaient en découdre avec le régime, il s’agissait d’un mouvement populaire. Je l’ai dit à Bahi Laghdam, qui était, lui-même, objet de pressions. Ahmed Mestiri, le ministre de la Défense nationale, qui n’était pas partisan de l’implication de l’armée dans le rétablissement de l’ordre, a considéré, quant à lui, que l’armée ne lui appartenait pas mais que si la décision de la faire intervenir était prise par le gouvernement, il lui fallait une réquisition du ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire de moi-même. Je n’ai pas voulu procéder à une réquisition.

En ville, il y a eu des débordements, surtout en raison d’une fausse manœuvre du Bureau politique. Celui-ci a décidé d’organiser une réunion publique au centre-ville, sur l’emplacement de la foire commerciale de Tunis, avenue Mohamed-V. La réunion, à laquelle les gens avaient été conviés par haut-parleurs, était présidée par Mongi Slim et Ahmed Ben Salah. Elle a mal tourné dans la mesure où les actes les plus graves ont été commis à l’issue de ce meeting : lorsque les gens en sont sortis, ils ont commencé à saccager, à brûler, etc.

Ces actes ont été commis par les participants à la réunion organisée par le parti ?

Bien entendu ! C’était n’importe qui. On avait organisé une réunion populaire pour essayer de canaliser la réaction aux événements du Moyen-Orient. En réalité, il n’y a pas eu de morts ni un seul coup de feu tiré. Je considère que ce qui s’est passé n’est, en définitive, pas très grave, compte tenu des circonstances. Le lendemain, je ne vous le cacherai pas, nous avons fait appel à des peintres pour rebadigeonner la ville et nous avons présenté des excuses à l’ambassadeur de Grande-Bretagne et au Grand Rabbin. La synagogue de Tunis n’avait pas brûlé mais des manifestants y étaient entrés et avaient tenté, en vain, d’y mettre le feu.

Nous avons eu un différend sur la façon de gérer cette crise. Les uns souhaitaient recourir à la force tandis que pour ma part je voulais qu’on utilise des moyens politiques. On a mené contre moi toute une campagne pour essayer de me déloger. Il paraît que je gênais dans la mesure où je me conformais à la politique du gouvernement mais essayais d’agir avec discernement. Certains ont vu le président Bourguiba pour tenter de faire pression sur lui. D’après Tahar Belkhodja, chef de cabinet de Ben Salah (qui, lui-même, était aussi à l’origine de ces pressions), il aurait vu le président qui lui aurait dit : « D’accord, je vais te charger de ceci, je vais te charger de cela. » Jusque-là, c’est peut-être vrai. Mais lorsqu’il dit que le lendemain Bourguiba nous aurait reçus tous les deux ensembles et aurait tenu tels ou tels propos, je réponds que c’est faux. Je n’ai pas rencontré le président pour la bonne raison qu’il était malade. J’ai opéré sans son accord mais avec celui de Bahi Ladgham, qui était en charge de cette affaire. Nous ne nous sommes rencontrés chez le président que le 9 juin, pour tirer la leçon des événements. Avant cette réunion, je me suis entretenu longuement avec Bourguiba, une heure et demie durant, pour lui expliquer le pourquoi et le comment de ce qui s’était passé. Je lui ai dit : « II serait indigne de votre régime de nous défausser sur la police. Nous avons été en présence d’un mouvement spontané du peuple qui était mécontent de notre position sur le Moyen-Orient.» Il l’a compris. J’ai remis mon poste à sa disposition mais il a estimé qu’il n’en était pas question. J’ai accepté la nomination de Tahar Belkhodja comme directeur de la Sûreté, c’est-à-dire de la police, à la place de Fouad Mebazaa, tout en précisant que j’avais moi-même assumé la responsabilité directe des opérations le 5 juin. Deux jours après cette réunion, Tahar Belkhodja a demandé de diriger également la Garde nationale. Bourguiba a acquiescé en le nommant directeur général de la Sûreté. Il a consenti cette concession dans la mesure où il avait refusé mon départ du ministère. J’ai dit à Bourguiba que cette nomination cumulative était une erreur. Il m’a répondu : «Laisse-le faire son expérience, on verra ! » À vrai dire, cette «expérience» a tourné court. En tout cas, à partir du 9 juin 1967, je n’étais plus, de fait, responsable de la sécurité. Celle-ci est passée sous le contrôle de Tahar Belkhodja. C’est donc lui qui a eu à traiter de « l’affaire Ben Jennet » et des Perspectivistes. Je me souviens bien de Ben Jennet parce que nous avions filmé les manifestations et qu’il apparaissait sur les images, avec d’ailleurs des gens qui étaient du parti. Néanmoins l’affaire a été traitée par Tahar Belkhodja et non par moi. Cela dit, je ne sais pas exactement de quoi les perspectivistes se plaignent. Ils disent qu’ils ont été victimes de violences. Certains de mes amis, il est vrai, ont fait de la prison.

Nombre d’entre eux ont été arrêtés en 1968 et ont fait l’objet de tortures. Ils disent que lors de leur emprisonnement à Borj Er Roumi, ils ont découvert une autre face de la Tunisie qu’ils n’imaginaient pas. D’ailleurs, ils y ont croisé des condamnés du complot de 1962, détenus dans des conditions ahurissantes.

Les conditions étaient difficiles parce que Borj Er Roumi était une ancienne prison française, celle de la Légion étrangère. Personnellement, je ne l’ai visitée qu’après. J’ai vu que c’étaient des caves humides. Mais auparavant, je ne le savais pas.

Cette affaire livre sur Bourguiba et son régime un éclairage peu favorable.

Je ne veux pas dédouaner Bourguiba ni me dédouaner moi-même, puisque après tout il y a eu toute une période où moi-même j’étais responsable. Tahar Belkhodja n’a été responsable qu’à partir de juin 1967. J’ai eu à connaître de l’affaire du complot de décembre 1962, pour laquelle Bourguiba s’est montré très intransigeant. Mais je ne crois pas qu’il savait exactement dans quelles conditions les condamnés étaient détenus. Il ne s’occupait pas de ces choses-là. Néanmoins son intransigeance, son refus de l’éventualité de leur libération relèvent du constat.

Vous avez, pu le vérifier vous-même, à Borj Er Roumi les prisonniers étaient détenus dans des caves. Les condamnés du complot de 1962 y sont restés pendant plus de dix ans. Les condamnés du groupe Perspectives y sont restés…

Ceux-là, ils n’étaient pas dans des caves…

Ils sont restés quatre mois dans les caves.

Je ne sais pas si vous me croyez, mais je l’apprends maintenant.

Ils ont décrit ces conditions de détention. Gilbert Naccache a publié un livre, Cristal.

Ils ont été arrêtés en 1968. Je n’ai pas eu à m’occuper de l’affaire de Perspectives. Pour celle du complot de décembre 1962, j’étais en fonctions puisque, comme je l’ai déjà dit, j’ai été nommé directeur de la Sûreté à cette occasion. Mais elle a été traitée par le ministère de la Défense nationale parce que des militaires ont été impliqués. D’ailleurs, les condamnations ont été prononcées par le Tribunal militaire. Ils sont restés sous le contrôle de l’armée jusqu’au jugement. Pour l’exécution des peines, ils ont d’abord été détenus à Ghar el Mellah, en bord de mer, où les conditions étaient très mauvaises. On les a ensuite transférés à Borj Er Roumi, l’ancienne prison de la Légion étrangère qui avait été réaménagée.

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