Jean Daniel : L’héritage de Bourguiba

Jean Daniel

«II refusait que l’Islam inspire l’immobilisme politique»

Ecrivain et journaliste français. Editorialiste dans l’hebdomadaire français le Nouvel Observateur qu’il a fondé en 1964.

Nous vous reproduisons ici la préface du livre de Chedli Klibi sur Bourguiba écrite par Jean Daniel

Comment ne pas être, tout de même, au moins attristé par le parcours d’un leader fait pour la gloire mais qui, après avoir été un libérateur visionnaire puis un despote éclairé, s’est attardé dans son pouvoir jusqu’à connaître la sénilité autoritaire. Reste, par-dessus les années, le rayonnement de cette gloire d’autant que ce que nous vivons, aujourd’hui, nous ramène irrésistiblement vers lui.

Son actualité réside dans le fait que Bourguiba aura triomphé à la fois du panarabisme et de l’islamisme, ces deux extrêmes sans cesse complémentaires. Il n’en était pas moins arabe ni moins musulman. C’est ce qu’il tenait à dire tout en se réservant le droit personnel d’interpréter, selon le génie qu’il s’attribuait, l’héritage du Prophète et l’esprit du Coran. Rappelons, toujours pour souligner son actualité, que Bourguiba avait pris son parti de la division des Arabes allant même jusqu’à considérer que leur désir d’unité provoquait leurs déchirements permanents et relevait, parfois, de «la malédiction». Ni la communauté de la langue, ni celle de la religion, n’avaient jamais, selon lui, conduit à de vraies solidarités même pas dans le Maghreb sauf, et encore pendant la guerre d’Algérie.

Quant à l’Islam, il refusait qu’il pût inspirer l’immobilisme politique du «Vieux Destour» ni le fanatisme religieux des Frères musulmans. Il était, dans le même élan, très réaliste et très visionnaire sur ces derniers phénomènes. En fait, contre tous les fanatismes, il était voltairien, car on rappelle trop rarement que dans sa lettre sur l’intolérance, Voltaire détestait autant les athées que les dévots. Mais, en homme d’action programmé et en chef prédestiné, il croyait en son propre génie pour atteindre avec plus d’efficacité les objectifs que les idéologues et les nihilistes prétendaient rejoindre sans connaître leurs adversaires. Comme Gramsci dans la révolution marxiste, Bourguiba a inventé, dans la lutte anticolonialiste, le gradualisme. Parcourir des étapes, ce n’est pas être modéré, c’est contourner la nécessité.

Bourguiba a pu adopter sa méthode gradualiste par le fait qu’il avait un lien secret et parfois, d’ailleurs, avoué avec les ennemis qu’il devait combattre, en l’occurrence, les Français et les Occidentaux. Il voulait leur prendre ce qu’ils avaient de meilleur pour les combattre dans ce qu’ils avaient de pire. Il voulait retourner contre eux les armes de leur propre civilisation. Il ne croyait, d’ailleurs pas, il me l’a dit et je l’ai écrit, qu’il suffit d’être antioccidental ou progressiste pour avoir une identité spécifique. L’identité d’un jeune Tunisien, ce n’est pas de ressembler à tous les jeunes Arabes, ni à tous les jeunes musulmans. C’est d’être tunisien. Lorsqu’il m’a dit cela, je l’ai vu, et je le revois, aujourd’hui, petit mais prêt à bondir, le menton impérial mais le front aux aguets, le pétillement bleu de son regard dominateur et amusé, toujours prompt aux ruses du commandement.

Bourguiba était de la race des félins. Oui, je le revois et le réentend lorsqu’ il exposait à ses disciples ses thèses sur les civilisations. A l’échelle de l’Histoire, il n’y avait, selon lui, ni bons ni méchants; il y avait des peuples qui s’affaissaient d’autres qui se hissaient. L’histoire de Carthage comme l’histoire de Rome devaient servir à comprendre celle des Arabes. Bourguiba est, à mes yeux, le premier libérateur qui se soit débarrassé de tous les complexes vindicatifs habituels aux colonisés. Lorsqu’il a imaginé d’inaugurer son pouvoir par une libération de la femme arabe, comme elle n’en avait jamais connu, il s’est référé sans doute à l’esprit et à la lettre du Coran, dans une formule que certains érudits avaient concoctée pour lui, mais il ne refusait pas l’idée que, dans ce domaine, la lente évolution de l’Occident pouvait être un exemple. Cet homme mettait au-dessus de tout le développement économique mais aussi le savoir, la culture, 1e goût de la perfection, la foi dans le progrès d’où qu’il vînt. On a compris que j’ai eu longtemps un faible pour cet homme et qu’aucun de ses égarements, qui ont été nombreux – j’en sais personnellement quelque chose – ne m’ont jamais vraiment incité à le renier. Si je le contemple, je le juge, si je le compare, je le loue : j’en vois bien peu qui le valent. Et ce ne sont pas ses prophéties sur la division des Arabes, sur la régression islamiste et sur le conflit israélo-palestinien qui m’inciteraient à m’éloigner de lui aujourd’hui.

 

 

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