Les algériens en Tunisie – Février 1961

 

 M. De La Chevalerie, Chargé d’affaires de France à Tunis, A M. Couve de Murville, Ministre des Affaires Etrangères.

T. n°800. Réservé

Tunis, 20 février 1961

Je me réfère à votre lettre n°77 SDT du 31 janvier 1961 et au télégramme n°224 de notre ambassade à Rabat (votre télégramme n°247)1.

Jusqu’à présent, à la différence de ce qui s’est passé au Maroc au cours des derniers mois, rien n’est venu modifier ici les conditions politiques dans lesquelles se manifeste l’action du

F.L.N. Par ailleurs, l’implantation des Algériens dans ce pays, les moyens dont dispose l’organisation rebelle, l’influence qu’elle exerce n’ont guère subi de transformation récente, ou seulement de façon discrète et progressive.

En Tunisie, la rébellion traite avec un régime fort et unitaire. Bien que certains dirigeants (tels Mehiri, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, ou Tili, secrétaire généra de l’U.G.T.T.) soient plus proches du F.L.N. que d’autres, il n’y a pas ici, à proprement parler, de « parti » ni de « lobby algérien ». Les relations entre le gouvernement tunisien et son partenaire sont, pour l’essentiel, l’expression d’une politique fondée moins sur la sympathie ou sur une communauté d’intérêt que sur le sentiment d’une profonde solidarité de lutte et de destin. Dans leurs grandes lignes, ces relations sont gouvernées par un certain modus vivendi en vertu duquel la Tunisie, d’une part, accorde refuge, aide et facilités à la rébellion en assumant certains risques. Le F.L.N., d’autre part, respecte, dans une mesure que les Tunisiens souhaiteraient plus large, la souveraineté et les intérêts vitaux de ses hôtes. C’est ainsi par exemple qu’aucun attentat n’a jamais été commis contre les ressortissants français et que le

G.P.R.A. se résigne, bien que de mauvaise grâce, à voir l’armée tunisienne interdire l’accès de l’extrême Sud à l’A.L.N. Ceci n’exclut pas des tiraillements.

1-Implantation algérienne en Tunisie

En 1955, on comptait environ 150.000 Algériens en Tunisie. Installée près de la frontière, et autour des grandes villes, cette population était déjà partiellement assimilée, et un certain nombre de ses membres ont par la suite acquis la nationalité tunisienne. Il semble que, depuis lors, 70 à 80.000 Français musulmans, chassés des régions frontières par la guerre ou contraints par le F.L.N., soient arrivés dans ce pays.

Mais selon les indications données par le gouvernement tunisien et reprises par les organisations internationales, le nombre des réfugiés algériens, évalué à 60.000 en octobre 1957, serait aujourd’hui de 155 à 160.000. Il est possible que ces chiffres aient été artificiellement gonflés, mais il paraît également probable que d’anciens résidents de la zone frontière, dépourvus de ressources, se soient confondus avec les réfugiés. Ceux-ci sont

1 Le télégramme de Rabat n°224, du 11 janvier, n’a pas été reproduit. Il analysait par le détail l’action du F.L.N. au Maroc qui se poursuivait depuis quelques mois dans des conditions politiques singulièrement plus favorables. Il était successivement question de la place des « Algériens » dans la vie marocaine et de leur influence sur la politique chérifienne. L’évolution récente de cette politique s’expliquait par la volonté du Roi qui, persuadé du caractère inéluctable de l’indépendance algérienne, ne voulait pas être le dernier à voler au secours de la victoire, et entendait ne se laisser distancer ni par son rival Bourguiba, ni par ses ennemis intérieurs. Les préoccupations de politique intérieure et extérieure, la volonté d’aller au-devant de toute surenchère, les soucis de prestige, la crainte aussi de la menace que représenterait pour la monarchie marocaine une Algérie républicaine inclinant vers le bloc oriental contribuaient à rendre le Souverain sensible aux pressions du G.P.R.A.

répartis dans les gouvernorats frontaliers de Souk el Arba, du Kef, de Kasserine et de Gafsa2. Ils vivent non point dans des camps, mais dans des mechats agglomérées aux villages tunisiens. Il s’agit surtout de femmes, d’enfants et de vieillards dont la condition reste très misérable en dépit de l’aide internationale qui leur est assurée. Quant aux hommes valides, bien qu’ils soient vraisemblablement comptés dans aux hommes valides, bien qu’ils soient vraisemblablement comptés dans le chiffre global des « réfugiés », ils sont pratiquement tous incorporés dans l’« Armée de libération nationale ».

Celle-ci dont les effectifs ont été portés en 1960 de 11 à 18.000 hommes (dont 3.100 à l’instruction), a 13.000 hommes dans la «zone Nord» (Ghardimaou) et 5.000 dans la «zone Sud» (Thala).

Comme au Maroc, le F.L.N. exerce une emprise quasi exclusive sur la colonie algérienne. Certes, depuis 1959, les réfugiés sont placés sous l’autorité de l’administration tunisienne régionale qui, notamment, assure elle-même la distribution des secours qui leur sont destinés, mais chaque groupe n’en est pas moins étroitement contrôlé, avec l’accord des Tunisiens, par un responsable F.L.N. dépendant du « ministère de l’Intérieur du G.P.R.A. ». Les réfugiés n’ont pratiquement aucun contact avec les consulats de France, écartés des régions frontières depuis 1958.

Sauf lorsqu’elle est tunisifiée, la population algérienne permanente subit également le contrôle de l’organisation rebelle et échappe dans sa grande majorité à la protection de nos consulats, autour desquels la police du F.L.N. exerce d’ailleurs une surveillance discrète.

On ne comptait en décembre dernier que 4.511 Français musulmans immatriculés et, bien que l’attitude des Algériens à l’égard de nos consulats ne reflète pas nécessairement leurs convictions politiques, on peut considérer que, dans la plupart des cas, l’immatriculation n’est effectuée que sous l’empire d’une nécessité administrative quelconque et parfois avec l’agrément du F.L.N.

2-Place des « Algériens » en Tunisie

Sauf peut-être dans le secteur de l’information, les musulmans d’Algérie n’occupent pas dans la vie tunisienne une place importante ou qui leur permette d’exercer une influence personnelle vraiment considérable.

L’armée tunisienne ne compte pas de cadres algériens. Dans la police, il ne reste que quelques fonctionnaires en instance de recasement en France. Parmi les enseignants, les instituteurs algériens sont peu nombreux et l’on ne trouve que quelques professeurs de lycée, qui ne semblent pas désireux de jouer un rôle politique. Seule personnalité notable parmi ces derniers, M. Ben Cheneb, qui fut notre représentant à Djeddah. Qu’un Abdel Moumen, neveu de Ferhat Abbas, soit chef de service à l’office du Commerce extérieur ne change rien au fait qu’en Tunisie, les Algériens n’occupent guère dans la fonction publique que des emplois subalternes. La fraternité n’exclut pas ici le souci ombrageux de réserver aux nationaux la gestion des affaires du pays. Il semble en revanche que, en prévision de leur retour en Algérie, l’administration tunisienne prépare des stagiaires algériens à leurs tâches futures.

De niveau social et économique généralement faible, la population algérienne ne joue pas non plus un rôle considérable dans le secteur privé. L’implantation agricole ancienne, assez importante à l’ouest de la Tunisie, en particulier autour de Teboursek et du Krib, ne s’est pratiquement pas développée et ne pourrait d’ailleurs s’étendre qu’avec l’autorisation des Tunisiens. Les Algériens sont très peu nombreux dans les professions libérales. Au contraire, leur participation aux branches les plus diverses de l’industrie hôtelière est relativement importante, surtout à Tunis, et s’est développée ces derniers temps. Cette activité, comme les

2 Note du document : D’après les autorités tunisiennes, les réfugiés algériens seraient au nombre de 70.000 dans le gouvernorat de Souk el Arba (dont 60.000 environ dans la délégation de Ghardimaou), 50.000 dans le gouvernorat du Kef, 23.000 dans le gouvernorat de Kasserine et 12.000 dans le gouvernorat de Gafsa.

acquisitions ou locations assez nombreuses d’immeubles ou de villas que l’on a pu observer, répondent en grande partie aux besoins du F.L.N.

3-L’organisation rebelle en Tunisie

Si la colonie algérienne ne joue qu’un rôle modeste dans la vie tunisienne, l’Organisation extérieure de la rébellion tient dans ce pays une place considérable. C’est essentiellement dans ce cadre que l’activité des Algériens s’exerce.

Sans être officiellement le siège du G.P.R.A, Tunis l’est en fait progressivement devenue ; c’est là que le pseudo-gouvernement tient ses réunions collégiales, là que sont installés sa présidence, ses « ministères » de l’Information, de l’Intérieur, des Affaires sociales et culturelles, ainsi que le Comité interministériel de guerre (C.I.G.) ; la capitale abrite également de fortes représentations du « ministère » de l’Armement et des liaisons générales (M.A.L.G.) (siège à Tripoli). A Tunis également, sont installés le Croissant-Rouge algérien, l’U.G.T.A et l’U.G.E.M.A. Dans la ville ou dans sa banlieue, résident les principaux chefs de la rébellion : Abbas, Boussouf, Krim, Yazid, Ben Tobbal, Boumendjel, ect.

Sur le territoire tunisien, le F.L.N. dispose des centres d’hébergement, de convalescence et de transit du « ministère » des Affaires sociales, des prisons du ministère de l’Intérieur, des ateliers, des dépôts et des services de renseignements du M.A.L.G., de divers centres de transmissions.

Enfin, l’état-major général de Boumedienne, à Ghardimaou, couvre les deux zones Nord et Sud de la frontière, avec leurs commandements opérationnel et logistique qui se partagent 17 bataillons, 3 compagnies lourdes, 7 bases logistiques, 9 camps d’instruction, 3 hôpitaux et 4 grands dépôts.

La présence d’une organisation civile et militaire aussi lourde crée évidemment des problèmes de coexistence, des difficultés, parfois de graves incidents à l’échelon local. Par son propre poids en somme, cette présence exerce une forte influence sur la politique tunisienne.

4-Moyens de propagande du F.L.N.

Le Front dispose également de moyens de propagande directe ou indirecte. Sans négliger l’opinion locale, tunisienne et algérienne, ses efforts dans ce domaine débordent largement le cadre de la Tunisie.

A. L’organe du F.L.N. El Moudjahid, qui utilise l’imprimerie du journal La Presse, tire à

18.000 exemplaires dans sa version arabe et 10.000 dans sa version française, mais ne s’adresse qu’accessoirement au public tunisien. Ici sont également édités L’Ouvrier algérien, organe de l’U.G.T.A., et peut-être celui de l’U.G.E.M.A., L’Etudiant algérien, que l’on ne connaît guère que par des citations. L’influence de ces feuilles ne peut être que limitée à des cercles restreints.

Repris et diffusés par la presse tunisienne, les éditoriaux du Moudjahid, les déclarations et les communiqués du F.L.N. ont évidemment une audience plus vaste. Certains journaux (La Dépêche, La Presse), se contentent de les reproduire, ainsi que les « dépêches » de la nouvelle agence tunisienne T.A.P., dont le sous-directeur est Algérien. Les autres – chacun selon sa ligne – les commentent et se font les avocats de la rébellion. Tandis que Al Amal reste dans la stricte obédience destourienne, deux éditorialistes algériens développement chaque jour dans As Sabah des thèmes inspirés par les services de Yazid. Parmi les feuilles de langue française, Le Petit Matin ouvre largement ses colonnes à des amis divers du F.L.N., européens ou tunisiens, parmi lesquels notre compatriote Maschino, auteur du Refus. Afrique Action, qu’anime l’entourage de M. Masmoudi, s’efforce d’exprimer dans le style de l’Express un nationalisme africain modérément progressiste et plaide la cause algérienne à l’intention de l’intelligentsia tunisienne et des pays d’Afrique noire d’expression française.

Pour atteindre l’opinion étrangère, le Front dispose d’ailleurs d’autres moyens, parmi lesquels il convient de citer les agences d’information, en particulier D.P.A., U.P.I. et Tanyung, et surtout la presse mondiale à laquelle il a su habilement confier sa publicité. Dans une large mesure, ce sont les journalistes qui ont lancé le «G.P.R.A.» sur la scène internationale.

B. Les émissions radiophoniques en langue arabe ont évidemment plus d’influence sur la masse que les journaux. Radio Tunis diffuse les textes de la rébellion, traite quotidiennement de l’affaire algérienne et prête de nouveau, après quelques mois d’interruption, ses antennes à la «Voix de l’Algérie arabe sœur».

Le rôle joué par le cinéma, essentiellement par le film Djamila l’Algérienne, n’est pas négligeable. Projetée dans tous les cinémas de la banlieue tunisoise et de l’intérieur, cette bande a connu un succès certain. Algérie en flammes et Djzairouna, destinés à l’exportation n’ont été que présentés à Tunis.

Enfin, une troupe algérienne a donné dans la capitale quelques représentations théâtrales de Djamila Bouhired, de El Moudjahid et d’une pièce de Khateb Yassine qui ne pouvaient toucher qu’un public restreint.

C. Le parti et les organisations qui constituent l’armature ou les « courroies de transmission » du régime tunisien – U.G.T.T., U.G.E.T., Jeunesse destourienne et même

U.N.F.T. – entretiennent avec les organisations rebelles correspondantes d’étroites relations placées sous le signe de l’unité maghrébine. Même si la solidarité qui préside à ces rapports ne se concrétise pas par la création d’un organisme de coordination tel que l’éphémère secrétariat permanent de la conférence de Tanger ou celui que vient de fonder la Considération des étudiants du Maghreb, elle s’exprime en Tunisie par des manifestations communes en faveur de l’« Algérie sœur » et dans les assemblées africaines ou internationales par un front commun, en ce qui concerne l’Algérie tout au moins.

Quelle action en définitive les rebelles algériens exercent-ils sur la Tunisie ? Du fait du caractère unitaire du régime, le problème diffère de celui qui se pose au Maroc. Certes, les contacts entre syndicalistes et cadres étudiants, par exemple, favorisent l’interpénétration d’idées qui peuvent s’écarter de la ligne du Néo-Destour. Certes, il existe en Tunisie des mécontentements et des courants latents d’opposition – traditionnaliste, youssefistes, progressistes – que le Font pourrait le cas échéant attiser son animer. Mais le F.L.N. a besoin de la Tunisie et ne peut, sans ouvrir une crise grave, avoir ici d’autres alliés que le pouvoir. Il sait d’ailleurs que le gouvernement tunisien, même s’il en avait le désir, ne pourrait se désolidariser sérieusement de la rébellion algérienne sans liguer contre lui l’opinion afro-asiatique et courir sur son propre territoire un danger de subvention. Cette menace virtuelle me paraît être le moyen d’action essentiel du Front en Tunisie.

Jusqu’à présent, le modus vivendi qui régit bon gré, mal gré, les relations entre Tunisiens et rebelles algériens a été maintenu en dépit de dissensions épisodiques et de certaines divergences de vues permanentes. Il reste à voir comment la paix rétablie, la Tunisie pourra faire face aux problèmes nouveaux qui se poseront à elle. Le gouvernement tunisien s’en inquiète et ses appréhensions expliquent, dans une large mesure, les positions adoptées par M. Bourguiba.

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