Rôle stratégique de la base de Bizerte

Considérations d’ensemble sur le rôle de la base de Bizerte
 
 
 

I-    Importance stratégique de la Tunisie

L’A.F.N. constitue au Sud du dispositif O.T.A.N., une plate-forme Aérienne et navale essentielle pour le support des secteurs opérationnels du Centre Europe, du Sud Europe, de la Méditerranée et du Proche-Orient ; elle procure ainsi à la défense de l’étroite péninsule européenne une profondeur répondant aux impératifs des théâtres de guerre moderne.
Dans cet ensemble, à côté de l’Algérie, au premier chef place d’armes où peuvent être massées d’importantes forces, et du Maroc, plate-forme arrière à valeur surtout logistique, la Tunisie se présente comme le bastion S.E. de la défense de l’Europe occidentale contre un ennemi venant de l’Est à travers le bassin oriental de la Méditerranée ou les déserts de Lybie.
Le camp Occidental que ne peut admettre que ce bastion tombe sans combat, dans les mains de l’ennemi. Il doit donc en assurer la défense.
De cet impératif découle la nécessité d’associer la Tunisie indépendante à la défense de l’Occident, par l’intermédiaire de la France.
Dans l’hypothèse où les tendances neutralistes de la Tunisie s’opposeraient à sa participation de la Défense commune, IL CONVIENDRAIT DE CONSERVER BIZERTE EN RAISON DU ROLE ESSENTIEL QU’ELLE EST APPELEE A JOUER EN MEDITERRANEE EN TEMPS DE GUERRE.
Toutes dispositions devraient être prises d’autre part pour la réoccupation du reste du pays.

II-    Importance de Bizerte sur le plan Aéro-Naval et aérien

Par sa position géographique et par les avantages naturels que lui confère son site, Bizerte occupe une place prépondérante en Méditerranée.
Située sur la face Orientale du Balcon Africain et à la jonction des deux Bassins de la Méditerranée, Bizerte commande sur le détroit de Sicile, la route Suez-Gibraltar et constitue un tremplin vers le Moyen-Orient et les Balkans.
En outre, les plaines et les collines qui ceinturent le lac de Bizerte se prêtent admirablement d’une part à l’installation d’aérodromes, d’autre part, à la construction au profit des Forces Navales et des Forces Aériennes, d’installations opérationnelles et logistiques à l’abri de la bombe atomique.
Du fait de cet ensemble de qualités exceptionnelles la Marine a classé Bizerte, Base Principale de la Flotte et Base Principale d’Aéronautique Navale (KAROUBA) et lui a donné une double mission :
« – Mission opérationnelle : assurer la mise en œuvre d’importantes Forces Navales ou Aéro-Navales basées ou non à Bizerte.
« – Mission Logistique : assurer le soutien logistique complet des bâtiments et avions des Forces Navales et Aéro-Navales d’opération. »
Sur le plan Air, la Base de Bizerte sert de support à des Forces Aériennes ayant pour mission non seulement de participer à la défense de l’espace aérien Tunisien, tout particulièrement de celui de la Base, mais aussi, et dans un cadre d’action plus large, de participer à la couverture aérienne stratégique de l’Occident. Elle peut, après mise en place d’une infrastructure adéquate servir de plateforme de départ à des actions offensives stratégiques exécutées au moyen d’avions ou d’engins.
Cependant si des travaux considérables ont déjà été effectués par la Marine et l’Air pour permettre à Bizerte de remplir sa mission, il ne semble pas que toutes ses possibilités naturelles aient encore été exploitées.
La construction de postes d’accostage en mer libre permettrait d’assurer un ravitaillement rapide des flottes de haut-mer à partir des dépôts enterrés déjà réalisés dans les collines rocheuses bordant le littoral.
Par ailleurs il apparaît, que la colline de l’Ichkeul permettrait la construction d’installations souterraines pouvant assurer une protection complète d’appareils et de matériels importants ainsi que d’engins de défense anti-aérienne à proximité d’une plaine susceptible de supporter un aérodrome complémentaire de celui de Sidi-Ahmed.
Grâce à ces possibilités d’avenir, Bizerte, véritable « coffre-fort », à l’épreuve du danger atomique, et pouvant abriter des ateliers er des stocks considérables pont devenir la base principale de stockage de la Flotte et de l’Aéro-Navale en Méditerranée.

III-    Considérations sur la défense terrestre de Bizerte et sur le role de Bizerte dans la conduite de la manœuvre terrestre en Tunisie

31. – En raison de son importance, Bizerte doit être défendue contre des actions venant de la mer, du ciel et de la terre.
La défense contre les deux premières catégories d’actions n’intéressent l’Armée de terre qu’autant qu’elles nécessitent l’occupation par celle-ci de telle ou telle position nécessaire au fonctionnement d’installations techniques indispensables, radars notamment.
Du point de vue terrestre les problèmes intéressant la défense de Bizerte sont de deux sortes :
–    Problème de défense en surface ou défense intérieure.
–    Problème de défense contre un ennemi extérieur.
32. – Le premier se pose d’une façon permanente à partir du moment où les hostilités sont déclarées et même dans la période qui les précèdent, les dispositions à prendre pour que cette défense soit efficace sont essentiellement fonction de la situation générale et notamment de l’état des relations de la France avec la Tunisie.
La notion de « Zone Forte » s’inscrit dans ce cadre de défense intérieure.
Celle-ci fait l’objet d’une étude détaillée dans la deuxième partie de ce document, car ce sont finalement les besoins de défense intérieure dans les premières hautes du conflit qui conditionnent le volume, l’organisation et le dispositif des troupes à entretenir en temps de paix.
33. – Le problème de la défense de Bizerte contre un ennemi ayant réussi à prendre pied en Tunisie est examiné rapidement ci-dessous.
Cette défense s’inscrit tout naturellement dans le cadre de la défense non seulement de la Tunisie mais encore de l’A.F.N. toute entière.
On a souligné au début de ce travail l’intérêt stratégique de l’ensemble de la Tunisie.
C’est en défendant la Tunisie que l’on défendra le mieux Bizerte.
Comme cette tâche ne peut être rempli par les seules forces tunisiennes, il est de toute nécessité – qu’elle que soit d’ailleurs la position prise par le gouvernement tunisien en matière de participation de la défense de l’occident – que cette défense soit préparée et mise en œuvre par la France.
C’est non seulement le problème de la « réactivation » de l’ensemble des bases que nous aurons pu conserver en Tunisie qui est posé, mais encore celui de la mise en place dans ce pays – en accord ou non avec les tunisiens – d’un dispositif de défense plus ou moins dense suivant la situation générale.
Sans entrer dans les détails il apparaît que pour empêcher un ennemi venant de l’Est par mer, par terre et par air, de pénétrer en Tunisie il faut être en état :
a)    De barrer la direction aéro-terrestre
Tripoli – Gabes – Tebessa
b)    De s’opposer à des débarquements sur les côtes orientales de Tunisie, Golfe de Gabes et d’Hammamet notamment.
La mise en place initiale du dispositif de défense de la Tunisie et le soutien des forces qui le constitue pourraient s’effectuer :
a)    A partir de l’Algérie :
Région de Tebessa pour tout le Sud Tunisien.
Région de Souk Ahras pour la région concernant la défense du Golfe d’Hammamet.
b)    A partir de Bizerte, pour ce qui concerne la région de Tunis et Cap-Bon.
On voit donc apparaître une notion essentielle : si la défense de Bizerte contre un ennemi extérieur se confond logiquement avec celle de la Tunisie en contre-partie, Bizerte a un rôle essentiel à jouer pour la réalisation du dispositif initial de défense et le soutien d’une partie des forces qui le constitue.
 34. – Enfin dans l’hypothèse où l’ennemi aurait réussi à prendre pied en Tunisie de quelque manière que ce soit et contraindrait nos forces à se replier en Algérie, il est évident que Bizerte devrait être défendu jusqu’à destruction.
 La question se pose de savoir, si on peut concevoir, après échec de la bataille de Tunisie, le maintien d’une tête de pont à Bizerte en vue d’une part de permettre à la base Aéro-navale de continuer à jouer son rôle et d’autre part de servir de base de départ à des unités de contre-attaque agissant dans le cadre d’une contre-offensive plus générale menée soit par des moyens Aéro-Terrestres à partir de l’Algérie, soit par des moyens amphibies, soit à la fois par moyens Aéro-Terrestres et amphibies.
Quel serait dans cette hypothèse, le périmètre minimum à défendre compte tenu des besoins de défense aérienne et de la défense terrestre ? – Quels seraient les effectifs nécessaires ? – Quelle serait l’infrastructure à réaliser à l’avance à cet effet ?
Cette étude doit être entreprise, sur place, dans les prochains mois, par un Comité Inter-Armées en tenant compte des progrès de la technique notamment en matière de défense aérienne et de protection contre les attaques nucléaires et thermo-nucléaires.
35. – Au total sur le plan terrestre les problèmes intéressant Bizerte se présentent sous des aspects différents suivant que l’on considère l’emploi des Forces terrestres au profit de la mission générale de Bizerte, ou au contraire, le rôle de Bizerte au profit des forces terrestres.
Nous retiendrons quatre de ces aspects parce qu’ils paraissent répondre à la totalité de nos préoccupations.
a)    Bizerte, zone forte : A cette notion se rattachent les problèmes de défense en surface à la solution desquels est liée la détermination des effectifs du temps de paix et de l’infrastructure minima.
b)    Bizerte, Centre de mise sur pied des forces Françaises complémentaires (mobilisation) et  zone d’accueil des forces extérieures.
c)    Bizerte, Zone d’appui logistique d’une partie des forces Françaises appelées à agir en Tunisie en temps de guerre.
d)    Bizerte, dernier réduit de la défense de la Tunisie contre des forces d’invasion et éventuellement base de départ d’actions offensives limitées dans le cadre d’une contre-offensive générale.
IV-    Conclusion sur le rôle générale de la Base de Bizerte
Ainsi Bizerte devenue dès le temps de paix Base Inter-Armées voit son rôle dans un conflit mondial non plus se limiter au plan Aéro-Naval, mais se situer sur le plan terrestre dans cadre d’une manœuvre d’ensemble.
Bizerte, certes, a et aura toujours principalement une vocation Aéro-Navale mais son destin n’est plus exclusivement maritime.
C’est donc un complexe stratégique trivalent.
Sa mission pourrait s’énoncer ainsi :
Assurer la mise en œuvre et le soutien logistique, d’une part, des Forces Navales et Aériennes dans le cadre de la manœuvre de ces Forces en Méditerranée, et d’autre part, des Forces Terrestres et Aériennes dans le cadre de la défense de l’A.F.N.
Ceci suppose que la sureté de l’ensemble de la base soit assurée en toutes circonstances et qu’une infrastructure logistique et opérationnelle ait été établie à l’avance.
L’infrastructure Marine et celle de l’Aviation sont en cours de réalisation. Celle de l’Armée de Terre doit être entreprise au plus tôt.
L’objet de la deuxième partie de cette étude sera d’en déterminer les caractères principaux en prenant pour base l’hypothèse minimum, Bizerte « Zone Forte » hypothèse à partir de laquelle seront calculés les effectifs à entretenir à Bizerte en temps de paix.

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