Salan : Tunis capitale de la rébellion

 

TUNIS CAPITALE DE LA RÉBELLION ALGÉRIENNE.

 

 

Raoul Salan : Mémoires 3è T. Fin d’un empire. Presse de la Cité 1972

 

Tandis que nous pacifions l’intérieur et portons, de ce fait, des coups imparables à la rébellion, le haut commandement F.L.N. s’inquiète. Pour être au plus près du théâtre opérationnel il s’installe à Tunis et jette un cri d’alarme au monde arabe dont il demande l’aide. Ses appels au Maroc donnent peu de résultats. Par contre, la Tunisie de Bourguiba tend à devenir le bastion où, à sa guise, il reçoit des armes et installe des camps d’entraînement vers lesquels sont dirigés les jeunes recrutés dans les wilaya. Les renseignements qui me parviennent me préoccupent d’autant plus que les essais de passage à travers la frontière deviennent de plus en plus nombreux. Je m’attache à renforcer le barrage et donne au général Loth, qui a pris le commandement du Constantinois au départ du général Jean Noiret, des moyens supplémentaires dont deux régiments de paras rendus disponibles depuis la fin de la bataille du grand Alger.

Il devient cependant indispensable de faire pression sur Bourguiba. J’alerte donc le gouvernement en lui faisant ressortir l’aide considérable qu’apporte la Tunisie aux rebelles. Le problème est en effet bien plus sérieux à la frontière tunisienne qu’à la frontière marocaine.

La décision qui vient d’être prise à Paris de regrouper les forces françaises autour de Tunis où elles demeurent confinées dans leurs quartiers, abandonnant ainsi la zone Est de la frontière, est très grave.

De fait, si la rébellion n’avait pas la possibilité de s’armer et de s’entraîner en Tunisie, elle s’étiolerait. Bourguiba ne se contente pas de la soutenir, il l’encourage, la pousse. Du temps de Ben Bella elle était surtout dirigée du Caire. Maintenant son centre est Tunis qui groupe tous les chefs rebelles, en particulier Omar Ouamrane, le successeur, dont j’ai déjà mentionné la très forte personnalité. D’origine kabyle, ancien sous-officier de la campagne d’Italie, courageux, plusieurs fois cité, de tendance farouchement nationaliste, il rompt avec son passé de fidélité à l’armée et se lance, dès 1945, dans l’agitation politique aux côtés des amis du Manifeste. Il demande la libération de Messali Hadj, est arrêté et accusé d’un complot dont le but était de s’emparer d’une poudrière. Condamné, puis amnistié en 1946, il rentre avec Belkacem dans la clandestinité, ce qui lui vaut une condamnation à mort par contumace, il passe alors au C.R.U.A. et participe à l’insurrection du premier novembre 1945. C’est, de tous nos adversaires, le plus acharné et le plus intransigeant. Lucide, intelligent, organisateur, c’est un homme avec qui nous devons compter désormais.

Ouamrane a « mis Bourguiba dans sa poche » et de ce fait la rébellion bénéficie de plus en plus de l’appui conséquent que lui apporte ostensiblement le chef du gouvernement tunisien. Celui-ci, par ailleurs, s’est attaché à mettre en relief Ouam­rane, pour lui permettre de réaliser, sous son autorité, l’unité de commandement et d’action qui, jusqu’ici, avait fait défaut à la rébellion. Celle-ci prend alors une impulsion nouvelle.

Les armes, en provenance de Libye ou débarquées dans les ports tunisiens, sont collectées à Tunis pour être réparties entre les bases rebelles qui sont installées le long de la frontière à Souk el Arba, Ghardimaou, Sakiet Sidi Youssef, Tad- jerouine, Thala, Redeyef, Tozeur. Elles sont occupées par sept bataillons d’instruction de l’A.L.N. et disposent d’un important matériel auto et de transmissions nombreuses. C’est un système centralisé et planifié qui s’est mis en place et son efficacité se manifeste rapidement. En effet, l’apport des armes, en grande partie lourdes, a plus que quintuplé.

Je signale donc à Paris que si, jusqu’à présent, l’activité soutenue de nos unités en Tunisie avait permis d’entraver dans une large mesure l’acheminement des armes et leur passage en Algérie, les décisions prises à l’échelon gouvernemental d’éloigner ces forces de la frontière et de leur interdire toute action nous privent dorénavant d’un soutien précieux et m’apparaissent d’une extrême gravité dans leurs conséquences immédiates et lointaines. J’estime donc, devant la cobelligérante de fait imposée par le gouvernement tuni­sien, que le but poursuivi en Algérie ne pourra être pleinement atteint sans une intervention diplomatique ou militaire visant à mettre un terme à l’aide que la Tunisie apporte à la rébellion.

Une illustration de ce que j’avance est fournie par les incidents répétés qui éclatent entre le barrage et la frontière. Dans ce terrain boisé et montagneux, de nombreux villages demeurent qu’il faut protéger ; les postes sont placés le long des voies qui, de Tunisie, pénètrent en Algérie et leurs garnisons se livrent jour et nuit à de nombreuses patrouilles de reconnaissance et de protection ; elles sont malheureusement très souvent prises à partie du haut de la frontière même. Leurs possibilités de riposte sont minces ; en effet le droit de suite qui a été instauré est, dans les débuts, soumis à tant de restrictions qu’il en devient inopérant.

Certains de ces incidents sont graves, en particulier l’affaire du Kouif que voici en quelques mots. Le premier septembre 1957, à 11 heures, des sapeurs, travaillant au chantier des « Sablières du génie », situées à un kilomètre de la frontière, sont attaqués. Un élément du 26e R.I. prend en chasse les rebelles et en tue quinze dont trois réguliers tunisiens qui appartiennent l’un à la Garde nationale, les deux autres au Ier R.I. La poursuite des fuyards s’effectue jusqu’à trois kilomètres à l’intérieur du territoire tunisien, dont le gouvernement élève aussitôt une protestation, déclarant que nous avons tiré sur un véhicule venu à la rencontre de nos hommes pour parlementer. Il m’est naturellement demandé des explications, alors que j’ai déjà fourni un compte rendu explicite de cette affaire.

Dix jours plus tard c’est le poste d’El Khemissi, tenu par une unité du 153 e R.I., autour duquel vivent près de cinq cents Algériens, qui est attaqué vers minuit par des rebelles accompagnés de Tunisiens venus de Ghardimaou. Tandis que les fellagha harcèlent le poste, les civils tunisiens pillent le village de réfugiés, obligeant les habitants à partir avec eux et massacrant les réfractaires. Un enfant nouveau-né et une jeune fille de dix-huit ans ont la tête arrachée. Les hommes du poste réagissent et poussent jusqu’en territoire tunisien d’où ils reviennent après avoir récupéré une bonne partie de la population, ce qui occasionne des plaintes véhémentes de la part du gouvernement tunisien. L’ambassade de France prend toutefois notre défense avec fermeté.

A ces incidents s’ajoutent presque journellement des tirs d’armes automatiques en provenance des postes tunisiens contre nos petits appareils de reconnaissance qui patrouillent le long de la frontière sans la franchir, à une altitude de six cents mètres, et qui sont parfois obligés, à cause des nuages, à opérer plus bas. De nombreux avions sont touchés et je proteste vivement en raison de la violation flagrante des conventions internationales concernant les apparais volant dans l’espace aérien français.

Comme c’est, la plupart du temps, le poste de Sakiet Sidi Youssef qui tire sur nos « Broussards », nos pilotes le connaissent bien et nous disposons, de ce fait, d’excellentes photographies de cet ensemble.

Je ne cesse d’envoyer des comptes rendus aux autorités car si, jusqu’à présent, nous avons pu éviter le pire, la situation n’en est pas moins dangereuse.

Nous sommes dans notre bon droit et, cependant, M. Ro­bert Lacoste me communique la dépêche qui émane du secrétaire d’État aux Affaires tunisiennes et marocaines, M. Gorse :

« Nos rapports avec le gouvernement tunisien qui, depuis mon dernier entretien avec M. Bourguiba et le discours de jeudi du président, se sont relativement améliorés, risquent de se tendre dangereusement à nouveau en raison des incidents auxquels peut donner lieu le survol par nos avions d’Algérie de la frontière algéro-tunisienne. Le gouvernement tunisien, auprès duquel cette ambassade a protesté à plusieurs reprises contre les tirs dirigés ces jours-ci à partir du territoire tunisien contre nos appareils dans la région de Sakiet Sidi Youssef, argue que ces appareils violent l’espace aérien tunisien et décline dans ces conditions toute responsabilité sur les agressions dont ils peuvent être l’objet.

« Je comprends certes la nécessité où nous nous trouvons d’effectuer des reconnaissances au-dessus des districts frontaliers d’Algérie.

« Si nous voulons maintenir un climat de détente dans nos relations avec la Tunisie j’estime cependant que des consignes de très grande prudence devraient être données à notre armée de l’Air en Algérie afin d’éviter dans les jours qui viennent tous survols du territoire tunisien.

« Dans l’hypothèse où ces survols se reproduiraient et où notre aviation serait conduite, à la suite de nouvelles agressions contre des appareils, à prendre des mesures de représailles, nous aurions soudain à faire face à une crise aiguë qui compromettrait tous les efforts que nous pouvons tenter sur un autre plan pour nous rapprocher des Tunisiens. »

A la suite de ce télégramme je remets au ministre-résidant un volumineux dossier établi par le général Jouhaud qui est allé lui-même enquêter sur place. Ce document fait ressortir le mensonge des allégations tunisiennes.

Le chef d’état-major de la Défense nationale, le général Ëly, prend alors en considération mes nombreux témoignages sur les ingérences tunisiennes et me demande de rédiger un rapport complet sur tous ces incidents.

Je le lui adresse sans tarder et une première réponse me parvient qui concerne le droit de suite. Celui-ci est étendu à une profondeur de vingt-cinq kilomètres en territoire tunisien à partir de la frontière, conformément au droit international, restant bien entendu que nos troupes y apportent une très grande attention. Malgré quelques restrictions, c’est déjà une amélioration de notre riposte puisque nous pouvons poursuivre les bandes.

Mais ce qui devient intéressant, c’est que le gouvernement envisage une intervention directe et profonde en Tunisie. Il ne s’agit plus là d’un droit de suite mais d’une opération soigneusement montée, destinée à démanteler les centres rebelles en Tunisie.

Cette première directive, qui porte la signature du général Ëly, est suivie le 2 septembre d’une seconde ; celle-ci, enregistrée sous le n° 4311/EMFA/12 et signée par M. Morice, prescrit au général Gambiez, commandant interarmées en Tunisie, de se rendre à Alger pour s’entretenir avec moi de la conduite à tenir si la collusion entre Bourguiba et le F.L.N. s’accentue encore et si des incidents très graves exigent ime intervention des troupes françaises sur l’ensemble de la Tuni­sie. A cet effet, il m’est demandé quels seraient les délais dans lesquels pourrait être effectuée une opération tendant à assurer le contrôle du territoire tunisien, et que je dirigerai personnellement. Je réunis immédiatement mes grands responsables, auxquels se joignent le général Jouhaud et l’amiral Gèli qui commande la marine, et dès le 6 septembre je rédige ma directive que j’intitule « Reprise de contrôle temporaire du territoire tunisien ». Son but est la destruction des bases F.L.N. implantées en Tunisie ainsi que la surveillance des parties vives du pays et la protection des ressortissants français. Je compte agir à partir du territoire algérien en direction de Tunis, en empruntant les voies normales, l’objectif recherché étant de « donner la main » le plus rapidement possible et, au plus tard, dans un délai de vingt-quatre heures, au général commandant supérieur des troupes en Tunisie. Le général Loth est chargé de cette pénétration que je conjugue avec une intervention d’unités aéroportées sur Tunis, son terrain d’aviation et sa radio, et un débarquement par voie de mer, à Sousse. J’en accélère la préparation et augmente le potentiel d’attaque des troupes du Constantinois ; les parachutistes sont en alerte.

Je suis sûr de moi. Le Tunisien est avant tout un lettré et un agriculteur et, de ce fait, la population, pacifique, ne nous opposera qu’une faible résistance. L’armée tunisienne est par ailleurs inexistante.

Les troupes chargées chez nous de cette offensive sont triées sur le volet. Je les ai choisies également parce qu’elles connaissent déjà le pays. Les grands responsables, au moment du déclenchement, leur indiqueront un comportement qui ne devra présenter aucune animosité. Il faudra s’efforcer de se conduire en amis et de faire comprendre aux Tunisiens qu’on vient les délivrer de l’emprise que le F.L.N. leur fait subir en se conduisant chez eux comme en pays conquis.

Nous connaissons, par ailleurs, la localisation et l’occupation des centres rebelles qui sont soigneusement répertoriés et figurent avec d’importantes informations sur nos carnets d’objectifs. Nous y rencontrerons sans doute une résistance sérieuse mais nos régiments paras en ont l’habitude. Toutes les précautions sont prises pour que notre action aboutisse rapidement et pour que soient évitées les destructions des ouvrages d’art sur notre axe principal, qui est la route et la voie ferrée Ghardimaou, Medjez el Bab, Tunis.

L’ensemble doit se dérouler à notre entière satisfaction. La directive qui fait l’objet de cette affaire est portée par un colonel au général Ély qui, le 8 septembre, me râble dans son code particulier : « Je donne accord à votre plan. Poursuivez la préparation. Sur le plan politique il est bien entendu que toute action ayant un caractère d’ensemble ne pourra être entreprise sans accord préalable du gouvernement. »

Mais les remous politiques font tomber le gouvernement Bourgès-Maunoury – Morice qui est remplacé par l’équipe Félix Gaillard – Chaban-Delmas. Il ne sera plus jamais parlé de « la reprise du contrôle temporaire du territoire tunisien ».

Et pourtant, là se trouvait le moyen d’en finir avec la rébellion algérienne. Que de sang versé par la suite qui ne l’eût pas été…

 

 

 

 

 

 

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